07/04/2012

Dimanche de glas

Ma fille était revenue en week-end avec l’intention avouée de reprendre le chat dans son appartement. Ce chat est un monument à la maison. Repoussé par sa mère après quelques semaines, nourri par elle malgré tout sous notre pression à la nourriture, ayant perdu un œil dans la tourmente et un bout de patte dans la bagarre, lui, le pacifique qui regarde les oiseaux s’approcher de sa pitance sans broncher.

Il rentrait parfois dans la maison pour cueillir quelques caresses mais refusait d’être pris dans les bras et ne demandait alors qu’à ressortir dans le jardin pour se coucher dans l’herbe humide ou collecter quelques tiques dans les fougères.

Ma fille eut beau insister, je restai inflexible : ce chat n’est pas un chat d’appartement et tu n’es pas à la maison durant la journée, il n’est bien que dehors et là, tu n’as pas de jardin et puis il y a les voitures, pas d’endroits où se cacher, pas de repères de brigands pour y dormir tout son saoul.

Pendant le repas, il était resté sous une chaise, de temps en temps, on lui offrait un bout de viande tendre qu’il mangeait avec dignité.

On ne l’avait pas vu depuis un certain temps quand ma fille sortit pour l’appeler, elle trouvait qu’il faisait trop froid pour qu’il restât dehors même s’il le souhaitait par habitude ou discrétion.

Dans le yucca à moitié couvert de neige durcie sous lequel il s’affalait régulièrement, elle vit la masse sombre étalée, figée, raide : le chat était étendu dans son dernier sommeil, déjà froid, l’air pourtant digne et apaisé. Juste un filet de bave gelée émergeait de sa bouche entrouverte.

Alors dans un cri au milieu des larmes elle nous appela témoignant son chagrin, sans doute se sentant coupable de ne pas l’avoir emporté plus tôt …

En procession, nous arrivâmes pour constater le triste fait : Loulou n’était plus. Je trouvais cette mort si rapide une heure plus tôt il était dans la maison et sa rigidité était déjà si marquée mais 8° sous le zéro est une température peu habituelle sous nos contrées et je ne suis pas médecin-légiste...

Pour éviter de prolonger ce spectacle macabre, je proposai de l’enterrer tout de suite, mais sans avoir l’âme d’un fossoyeur, on sait bien que creuser la terre gelée n’est pas une épreuve facile.

On alla chercher la bêche et des seaux d’eaux chaudes pour ramollir la terre. Se faisant on découvrit alentour une belle corneille qui avait elle aussi rendu l’âme. On les enterrerait tous les deux : chasseur et proie -, tous les deux noirs de jais, réconciliés dans la mort…

Mais les coups de bêche se heurtèrent au mur du froid, il fallut renoncer jusqu’au dégel annoncé et transporter les dépouilles dans le fond du jardin à l’endroit présumé de la future tombe.

Ma fille prit le chat dans les bras et découvrit avec stupeur que ses pattes étaient intactes, ses yeux aussi ! Il y avait eu méprise, ce n’était pas notre chat mais un chat qui venait parfois squatter notre jardin et qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eaux.

Prenant ma voix aiguë pour l’occasion, j’appelai le chat, l’autre chat  qui arriva au bout de quelques minutes en boitillant et en me regardant d’un air bizarre, je devais sentir sur moi l’odeur du chat mort.

Quant à l’autre chat, il avait pendant quelques instants fait l’objet de la compassion générale.

Je me disais que dans son malheur il avait eu au moins cela et que sans le connaître nous lui avions rendu un dernier hommage dont il eut été privé dans toute autre circonstance !

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17:04 Écrit par Saravati dans Tranches de famille | Commentaires (8) | Lien permanent

02/01/2009

Des câlins spontanés

Je devais manquer cruellement d’affection ce soir. A attendre un signe qui, comme d’habitude, ne viendrait pas. A savoir que malgré l’effervescence autour de moi, je sentirais le poids classique de la solitude.

Alors quand ma fille est revenue avec son copain et son rat – ou vice-versa - , passage en coup de vent, le plus perturbant des coups quoique pas douloureux, je me suis empressée d’aller délivrer mon ami à quatre pattes que je n’avais plus vu depuis huit jours.
Avec lui, pas de chichis, pas de craintes de fausses manœuvres, de vulnérabilité affective.

Je peux, en toute quiétude et sans crainte de représailles, être aussi spontanée que lui. Il ne calcule pas, il vient vers moi, pour peu il me sourit.
Je l’ai délicatement fait voler dans les airs avec ma main comme porte-avion et je l’ai déposé sur mon épaule en allant m’asseoir devant (ou derrière, je n’ai jamais su me situer par rapport à cette chose) mon ordi pour terminer un travail.
Des petites léchades dans le cou ou sur la joue explicitent sa joie d’être avec moi. Il est simplement adorable. Il a passé la soirée à me cajoler tout en me donnant des conseils avisés sur l’orientation de mes travaux et en relativisant ma sensation de solitude. J’en ai même oublié d’aller voir mes mails, d’éventuelles bonnes nouvelles ou l'assurance d’être oubliée quelque part.

Mais horreur, il va falloir le remettre dans sa cage.

Si ma maison était une cellule dégarnie, je pourrais le laisser aller en totale liberté.

Mais, hélas, mon proche entourage n’a aucune sympathie pour l’agent rongeur (ou la gent rongeuse) qui a déjà détruit ses vêtements les plus précieux (quelques petits trous d’aération, seulement !) ou grignoté les coins de ses livres les plus rares (il a eu la délicatesse de ne pas s’attaquer à l’encre, alors que d’habitude il est friand de produits chimiques !). Mon proche entourage ne pardonne pas au nouvel ennemi ces erreurs magistrales et la guerre froide reste de mise.
Alors, petite bestiole affectueuse, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Je l’ai déjà déclaré : je n’aime pas les animaux de compagnie en cage et sans compagnie. Ce sont presque des potiches mobiles que l’on aère quand bon nous semble.

Et pourtant, je sais que si ma fille ne l’avait pas choisi comme compagnon prisonnier, il serait sans doute resté sous une pile de cages à se morfondre sur le pourquoi de son existence, dans quelque sombre animalerie.

Alors, moi aussi, je suis philosophe : cette solution est un moindre mal, je pense, et sous  ses chatouilles, j’oublie et la fatigue et l’ennui.

21:31 Écrit par Saravati dans Tranches de famille | Commentaires (10) | Lien permanent

04/04/2008

Peuplier blanc et bouleaux : même combat

Chaque vie est virtuellement liée à la naissance d’un arbre que ce soit une naissance fortuite ou programmée.
Cette approche est sans doute liée à la coutume chez certains peuples de planter un arbre à la naissance d’un enfant.Par exemple, chez les Celtes , planter un arbre « permettait à l'imagination de l'enfant de vivre à la fois sur terre et dans les airs avec le vent. »
Les arbres symbolisent la force de la vie, ses origines : les racines, l’attachement à la terre ; et son développement : la ramification à l’infini de ses branches, la production de ses fruits, la beauté de ses fleurs…

Ma première fille ne connut jamais son arbre. Née dans une région de carrières où la poussière recouvrait tout d’une pellicule grasse et grise, elle n’a pas eu beaucoup l’occasion de jouer dans le jardin. Si elle mettait les mains dans l’herbe, elle les retrouvait souillées et j’hésitais à la laisser trotter dehors de peur qu’elle avale par inadvertance un soupçon de suie.

Quand nous déménagâmes dans une petite maison lumineuse et vers une campagne proprette, le petit jardin était agrémenté d’un minuscule peuplier blanc, juste à l’extrémité de la toute petite propriété. A la naissance de ma deuxième fille, sa grand-mère nous a offert un néflier. Arbre originaire d’Asie mineure, plus habitué à d’autres climats, méconnaissance des règles élémentaires de sauvegarde de l’espèce :  ce néflier resta vert pendant tout l’hiver et perdit définitivement ses feuilles et sa sève au printemps suivant.

Le peuplier, lui, continuait de croître. Durant l’été suivant, il nous abritait des rayons du soleil grâce à des branches encore chétives mais qui dépassaient déjà les deux mètres. Comme les enfants, il a grandi ; plus vite qu’eux, il est devenu adulte. Il prenait des proportions démesurées dans notre petit territoire et vu sa proximité de la maison, ses racines devaient peu à peu se frayer un passage parmi les fondations. Quand nous suggérâmes de l’abattre, des vétos enfantins fusèrent : « c’est notre arbre, il est beau, nous pouvons y jouer, c’est l’arbre le plus haut de la cité, il permet de distinguer de loin notre maison des autres… »
Les voix de la sagesse et de la sécurité sont parfois évincées par celles des sentiments et de l’amour de la nature. Nous gardâmes le peuplier blanc. Moi-même, j’avais eu des arbres comme compagnons et décor de jeux dans un espace immence, je pouvais bien accorder cette compensation à mes enfants qui vivaient sur deux ares de terrain.

Quand il fut décidé de vendre la maison, les visiteurs commencèrent à défiler, mes filles se faisaient alors les avocates de l’arbre : « regardez comme il est grand, comme il est beau et quelle belle ombre il diffuse à la véranda. » Je ne pense pas que ce sont ces arguments qui décidèrent les acheteurs.

Quelques mois plus tard en passant dans la cité, nous constatâmes que l’arbre n’avait pas survécu à notre abandon. Pour mes filles, c’était une véritable trahison de la part des propriétaires d’avoir assassiné « leur » arbre.
C’est une manière de grandir de tourner la page et de se rendre compte de la non-immuabilité des choses.

Ici nous avons retrouvé l’espace et en quelque sorte l’appel de la forêt : des arbres, trop nombreux sans doute, abritent des dizaines d’oiseaux et servent aussi de terrains de chasse à notre armée de chats;  un sous-bois profond presque impénétrable tapisse le fond du jardin.  

Comme les anciens propriétaires, nous avions gardé le squelette d’un sapin pétrifié qui servait de perchoir uniquement accessible aux oiseaux. Malheureusement l’année dernière il a fallu l’abattre car les récentes tempêtes lui avait donné des allures de tours de Pise penchant dangeureusement vers la façade toute proche.

Les bouleaux aussi sont dans le collimateur pour le maintien de la sécurité de la maison : leurs chatons minuscules s’agglutinent dans les gouttières pour former des gros bouchons compacts, empêchant l’eau de s’évacuer. Elle trouve alors d’autres moyens de s’infiltrer à travers les plafonds et les murs, elle ne s’en prive pas, semant le désastre dans les chambres. Il faut constamment nettoyer les gouttières peu accessibles (la maison est très haute) élaguer les arbres…mais cela ne semble pas suffisant pour neutraliser le bouleau le plus proche.

Nous envisageons sérieusement de l’abattre. Cela promet de nouveaux débats houleux avec les enfants qui entre-temps ont grandi mais aiment toujours les arbres. De qui donc ont-ils hérité cette âme écologique ?

10:52 Écrit par Saravati dans Tranches de famille | Commentaires (2) | Lien permanent