01/02/2012

Par les meneaux

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D'après une peinture de Nicolas Maes

Par les meneaux
qui défigurent les ors du ciel
les griffures du temps
impriment une partition
oubliée

Les saisons s’échelonnent
sans qu’on puisse les dénombrer
longues robes monotones
devenues par l’iris fatigué
de plus en plus floues

Constante
l’horloge fait semblant
remontoir à contre-courant
rappelle les silhouettes alertes
et les cris dévoyés

Rejoindre la mémoire
effilée bien souvent
dans les couloirs tristes
couleurs délavées
soupirer avec ce qui reste de souffle
juste avant la nuit
qui pèse lourd

Elle est restée belle
la peau en parchemin
les veinules qui courent
et explosent parfois
les mains qui détressent l’écheveau
à peine commencé
déjà trop emmêlé
la bouche qui sans le savoir
remonte les commissures
ébauche d’un sourire
dont elle ignore le sens

Les autres
ceux qui veillent
ne savent pas
et cueillent cette fleur un peu fanée
juste au creux de sa bouche.

20:11 Écrit par Saravati | Commentaires (10) | Tags : vieillir | Lien permanent

01/02/2009

Vieillir seulement…

champ mare hiver 302

 

Qu’est vieillir sinon le processus irréversible de la fin des repères vitaux, la décrépitude, le démembrement de l’espace cérébral, l’ouverture sur le monde de la démence sénile, l’agressivité, la rancune, la perte de son environnement, l’oubli …par petites doses ou brutalement.

 

 

Vieillir bien, garder intactes ses facultés d’analyse jusqu’au dernier moment, combien ont l’immense chance de pouvoir le faire ?

L’autre jour, j’apprends par ma fille la mort d’un vieux monsieur de 92 ans qu’elle connaissait et appréciait ; il était resté conscient mais avait perdu la vue, il compensait l’absence physique de la faculté de lire en écoutant les autres lui lire de beaux textes.

92 ans : un intellectuel peut espérer rester sain d’esprit plus longtemps car son esprit fut habitué à manipuler des concepts abstraits, à critiquer et analyser des situations complexes, à mémoriser d’autres choses que des listes de courses ou de corvées ménagères ou des résultats sportifs.

Même devant la vieillesse, nous ne sommes pas égaux, certains plus abrutis par le travail lancinant, la monotonie des taches, le bruit des machines, la pollution des odeurs chimiques, la flexibilité destructrice des rythmes biologiques …Combien arriveront sains d’esprit à l’âge de la retraite ou simplement en franchiront le seuil  ?

Seuls les privilégiés qui se sont donné le luxe d’une vraie passion peuvent espérer s’en sortir à meilleur compte, à condition que le ou les sens qui leur permettent de développer cette passion ne les lâchent pas de sitôt.

Voici peu, j’ai eu l’impression de ramener ma belle-mère, à peine sortie de l’hôpital, dans une sorte de salle d’attente pour un terme inéluctable. Horrible sensation.

Autour d’elle, et devant elle, on parle d’elle comme si elle était un objet insignifiant absent de la conversation : Elle a fait ceci, elle a omis de prendre ses médicaments, elle perd ses objets, elle accuse ses petits-enfants, elle ne peut plus rester seule, achats compulsifs d’aliments qu’elle ne peut pas manger …Elle est là, en face de moi, le regard vide mais surtout le regard triste. Par moment, malgré sa surdité, je suis sûre qu’elle comprend, elle sait que depuis quelques temps elle est exclue de la société des décideurs pour elle. On lui dit :  Tu ne peux plus …tu dois …tu ne décides pas …c’est comme cela …c’est pour ton bien …tout accepter…ce n’est pas possible …tu dois comprendre…

Tant de choses incongrues à emmagasiner par son cerveau fatigué, tant de contrariétés, de déchirures, de rejets des habitudes, tu n’es plus une personne à part entière, tu n’es plus personne, une chose à caser, à soigner, à dorloter, à orienter

Dans la voiture qui l’amène à l’aéroport vers sa fille qui, à plus de mille kilomètres d’ici,s’est proposé de l’héberger, elle pense à sa maison qu’elle ne reverra plus, à toutes ses petites babioles qui faisaient si joli dans son décor d’un autre âge, à ses plantes qui mourront aussi d’être séparées de celle qui avait une si belle main verte et faisait pousser n’importe quoi n’importe où, à ses voisins attentionnés qui sont venus la saluer une dernière fois, à ses petits-enfants qui viendront peut-être ou pas la voir dans les prochaines semaines si elle tient le coup jusque là.

Elle se tait, je la regarde du coin de l’œil, moi aussi je suis triste, elle ne fut pas toujours gentille avec moi : c’est une femme autoritaire qui aurait voulu choisir le prénom de mes enfants en fonction de sa tradition à elle, qui prétendait faire tout mieux que tout le monde, qui voulait imposer sa loi, qui ne m’a jamais considérée comme sa fille, qui ne m’a jamais dit : on se tutoie.  On a continué à marquer la distance, je lui dis vous et je ne l’ai jamais appelée par un nom jusqu’à la naissance de mes enfants, moment à partir duquel je l’ai appelée comme eux.

Et pourtant toujours prête à rendre service, à faire des cadeaux, à donner son avis …

Cette période est révolue et je dois moi aussi la laisser partir, on a essayé de trouver la solution qui la déstabiliserait le moins, je ne sois pas sûre que ce soit la meilleure : retourner dans son pays mais pas dans sa région, retrouver sa fille  qui l’a quittée depuis plus de trente ans hormis quelque semaines de vacances presque chaque année ; plus d’amis, plus de visites du soir, plus de petits cafés entre copines, comme elle disait, plus de bouquets de fleurs, elle qui les aime tant !

Elle ne dit rien, elle regarde la route.

Le soleil commence à poindre, des nuages blancs viennent de dégager une belle portion de ciel d’un beau bleu tendre. C’est étrange, dans les moments forts où l’on se sent si faible, on lève souvent le regard vers le haut.

Alors, elle parle du temps, du soleil, ici, une dernière fois. Oui quand le soleil brille, même s’il ne chauffe pas, les paysages prennent une autre couleur et éclairent les âmes différemment. Je souris, elle aussi, elle est revenue dans notre monde, l’espace de quelques instants.

12:44 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (9) | Tags : vieillir, perte d autonomie | Lien permanent