13/05/2010

Rendez-vous en cascade (1)

homme banc

 

Il lui avait fixé rendez-vous sur un banc derrière le musée des Beaux-Arts, elle avait ri, beaucoup, en disant qu’elle ne viendrait pas, que cette histoire était finie avant de commencer, que son amour était un poids qu’elle ne pouvait assumer, qu’elle était jeune et qu’elle voulait profiter de la vie, que les restaurants et les visites culturelles ne l’intéressaient pas, du moins, avait-elle ajouté, pas encore … qu’elle préférait l’ambiance chaude des discothèques où l’on ne s’entend pas parler, où l’on se colle à son partenaire et où l’on n’a pas d’autre ressort que de l’embrasser, qu’elle préférait aller voir un navet au cinéma en buvant du coca et en mangeant des pop-corn avec un voisin au physique plus avenant que les images qui passaient sur l’écran.

Et lui, énamouré, lui qui avait fait d’elle sa muse, continuait pourtant d’espérer qu’elle change, qu’elle grandisse, qu’elle mûrisse, qu’elle devienne une femme.
Il se contentait de la regarder, il savait que ses paroles ne pouvaient pas l’atteindre, mais il espérait que le temps serait son complice, qu’elle finirait par comprendre qu’il était différent de ces minets qu’elle collectionnait sans passion autre que celle du corps qui grince.

Alors il était venu à ce rendez-vous manqué d’avance, en espérant que son amour finirait par toucher la belle. Il penserait tellement à elle que sans s’en apercevoir, il guiderait ses pas vers lui.
Il s’était assis sur le banc et il avait attendu, longtemps, une heure voire deux, sans penser à rien d’autre qu’à l’éclat de son sourire éclairé par ses dents blanches et parfaites.

Il lui avait laissé un message : « Je t’attendrai tous les jeudis au même endroit à la même heure, jusqu’à ce que tu viennes … ».
Comme d’habitude, elle n’avait pas daigné répondre. D’ailleurs, elle perdait son portable aussi souvent qu’elle changeait de t-shirt, elle se disait que celui qui voulait la contacter devait être motivé.

Il était revenu chaque jeudi quelle que soit la rigueur du climat. Parfois, il prenait un bloc à croquis, parfois un journal, parfois un livre et il attendait justifiant la perte de temps par le fait d’avoir devant lui ces objets vides de sens.
Il la croquait de mémoire, toujours quand elle riait, il pensait qu’elle était encore plus belle quand elle riait de lui, que son rire venait du fond du cœur, elle qui disait ne pas en avoir, du moins, pas encore ; il élargissait ses fossettes, démaquillait ses yeux, lissait ses cheveux ébouriffés.
Il dessinait aussi ses mains qu’elle avait fort belles, des mains de pianistes, fines et longues, elle qui n’aimait que la techno, il les imaginait pleines des caresses qu’à un moment elle lui avait prodiguées, masseuse infatigable et dévoyée.

21:22 Écrit par Saravati dans Dérives fictionnelles | Commentaires (8) | Tags : musee, amour, rendez-vous | Lien permanent

14/09/2009

Musée à usage privé

reflets colo CF 13 sept 2009 147

J’ai fabriqué un musée de rêves pour garder intacts mes souvenirs de lui.
Il se situe quelque part dans un coin éloigné de la blogosphère, là où les distances sont fluctuantes en fonction des désirs secrets.

Tout dans ces  lieux a gardé apparence d’une authenticité émue, d’une émotion authentique.
La vérité historique revêtue à la lumière de mes pas, ces pas qui ne furent pas toujours solitaires.

J’y ai aligné sagement ses textes, ceux que j’ai pu sauver de sa bourrasque intérieure.
Ou des bris d’émotions que je reconstitue au fur et à mesure de mes pérégrinations.
Certaines sculptures sont bancales et attestent déjà d’interprétations contradictoires, d’incompréhensions irrésolues, de divergences profondes.
Certaines déclarations parmi les plus anciennes flamboient et pavoisent en grands tableaux de tendresse.

Et puis la suite des nébuleuses paroles vient greffer son long cortège au compte-gouttes, à travers des silences opaques.

Je voudrais, mais je n’ose, l’inviter à l’inauguration de ce musée chimérique tantôt  rutilant tantôt sombre.
Je sais pourtant qu’à mon invitation, il répondra d’un geste pressé, s’excusant de ses obligations, verrouillant encore davantage une porte déjà cadenassée.
Sa réaction sera ma dernière acquisition, celle qui matérialisera l’inanité de mes efforts.

Je resterai seule entre ces murs virtuels, dans cet espace perdu qui, finalement, n’aura jamais existé que pour moi.
Je te salue, Illusion. Bonjour, Amertume !

09:16 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (15) | Tags : musee, silence, illusion | Lien permanent