23/06/2009

On les a mis dans une grande maison

On les a mis dans une grande maison, neuve, belle, fonctionnelle, on les a entourés de jeunes visages avenants, de voix douces, de condescendance, on les a considérés comme une famille, les gavant d’aliments d’apparence saine.

Et aujourd’hui : restructuration, fusion, chamboulement, panoplie de termes économiques, tout ça pour justifier une discontinuité dans l’histoire.

On pense qu’ils sont sourds, qu’ils sont aveugles, aphasiques, agueusiques, on a changé les masques qui les encadrent et ceux qui sont, malgré tout, restés affichent une mine sévère. Restriction, réorganisation, redistribution des compétences en fonction de la distance avec la nouvelle direction, déqualification ou promotion basées sur l’arbitraire…comme toujours !

On a grignoté sur leur ration, on a grappillé sur la qualité, la maison s’est commuée en usine.
D’aucuns savent à peine s’exprimer, encore moins revendiquer. Qu’ils mangent ou ne mangent pas, c’est payé d’avance, qu’importe ! Qu’ils dorment dans la journée, qu’importe, mais surtout qu’ils dorment la nuit ! A renfort de medics, s’il le faut.
Les messages laissés par les familles inquiètes se perdent dans les longs couloirs devenus impersonnels, il faut dix fois répéter la même chose, on a l’impression de devenir aussi gâteux, à respirer cette ambiance délétère.

Le téléphone est débranché, la télé ne fonctionne pas, ils sont sourds ou presque aveugles. Ils toussent un peu, c’est normal, ils mangent trop vite et s’étranglent. A leur âge ça ne peut pas être mortel ! Parfois on les amène à des activités et on les oublie dans le couloir, dérangé par un impératif plus exigeant.

Le fumoir a été démoli, agrandissement des locaux du rez-de-chaussée. Les plus vaillants sont les fumeurs, ils ne peuvent enfumer leur chambre et vont et viennent dans la grande maison plus grande encore, ils rencontrent plein de gens, entendent plein de conversations, sont témoins d’événements inquiétants

L’un deux, vieil homme au beau visage buriné (les longues stations cigarettes, assis au soleil ) m’a tenu un étrange discours ce soir : "cabale, conspiration, des choses étranges qui ne devraient pas se passer" . Il est allé à une réunion des locataires pour dire son mécontentement et le personnel soignant habituellement absent était là, lui aussi, sans doute parce qu’ils savent que lui sait. Je n’insiste pas, en temps normal je lui dirai Vous en avez trop dit ou pas assez, alors continuez, je n’ose pas, j’ai l’impression qu’il se sent menacé, j’ai trop regardé de thrillers dans mes moments de désarroi, on est toujours influencé par ce que l’on voit même si on a un sens critique qui semble vouloir remettre l’église au milieu du village.

J’ai peur que les murs aient des oreilles et que le peu qu’il m’ait dit le pousse encore plus loin sur la liste des indésirés…
On finira par devenir parano !

Je suis triste de ce que j’ai entendu et dont j’avais inconsciemment perçu dans des signes extérieurs des ombres de véracité. Je ne ne voulais pas y croire, je me sentais plus tranquille d’imaginer qu’ils étaient bien, pour peu qu’ils étaient contents, heureux.

Je ressasse dans ma tête des événements mineurs précurseurs sans doute de cette situation dégénérative. Les faits relus avec cette grille d’analyse revue et corrigée apparaissent soudain dans leur cruelle réalité. Il suffit parfois d’un mot inattendu, échangé avec un passant dont on devient complice…et la bonne conscience bascule !