14/12/2010

Claude

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J’avais rencontré Claude dans un café.

Nous étions anciens collègues de travail.

Pendant que je chantais, il n’arrêtait pas de me regarder.

Après toutes ces années il m’avait reconnue.

D’aucuns prétendent que je n’ai pas changé , hum !

Après notre tour de chant, il est venu me rejoindre, m’a offert un verre.

Un homme au teint sombre et yeux noirs vendait des roses, emballées individuellement.

Claude m’en acheta une, puis deux, puis tout le bouquet.

Il était heureux de me voir.

Il parlait par énigmes de complot, qu’il n’avait pas voulu cette situation...

Qu’il s’en voulait de n’avoir rien dit lors de cette assemblée guillotine.

J’essayai de reconstituer le puzzle, il y avait si longtemps, les morceaux étaient tout éparpillés dans ma tête.

Claude et moi, on était voisins de bureau, on n’avait pas le même patron, lui était plus indépendant par rapport aux décisions prises par mon organisation Il venait souvent me trouver, me parler des problèmes qu’il avait avec les délégués. Il avait encore l’enthousiasme de la jeunesse, il y croyait.

Et moi aussi. On se faisait de petites blagues de potaches, on travaillait dans la bonne humeur.

Et puis, on m’a proposé un autre poste dans une autre succursale et moi comme une conne j’ai accepté ; le contenu du travail était beaucoup plus concrert et requérait des connaissances pointues. J’ai fait l’autodidacte et peu à peu perdu le contact avec Claude.

Puis la vie a continué, autrement, j’avais l’intention de former une famille.

Quand mon enfant est né, je suis retournée au boulot mais ma place était prise, on m’a envoyée sur une voie de garage, puis sur un autre secteur avec un travail moins intéressant.

Claude qui faisait partie des « instances », comme les autres n’a pas réagi, pas bougé.

J’étais seule à me battre, j’ai survécu pendant quelques années. Je faisais équipe avec un chouette gars qui lui-même avait eu des déboires. On se serrait les coudes. Plusieurs fois, on lui a demandé si je travaillais bien, ils espéraient qu’il dise non et il ne l’a pas fait. Il me l’a dit plus tard quand lui aussi fut dans le collimateur.

Les autres, tous les autres se taisaient, c’était comme une chasse aux sorcières et tant que j’étais la cible, ils se sentaient protégés.

Et puis, voilà que je me retrouve avec Claude dix ans après, il a gobé pas mal de pintes, il a l’alcool bavard, il a l’alcool culpabilisateur.

Il me parle de cette époque où l’on m’a démolie, il me dit son impuissance devant ce procès injuste, sa lâcheté aussi parce qu’il ne comprenait pas, parce qu’il était outré et seul contre tous les autres, il me dit ses regrets. Mais pour moi, c’est si loin, cette histoire qui m’a permis de peaufiner mon jugement sur les hommes et leur soi disant force tranquille. Cette blessure s’est refermée. Elle a laissé des traces matérielles : un concours à l’occasion de la fête des mères : lettre à ma fille où j’ai expliqué la valeur que le monde du travail accordait à la maternité, ma lettre a été sélectionnée et publiée dans un grand quotidien et puis, un jour où je repassais avec la télé allumée, une comédienne a lu ma lettre avec trois autres. Ma révolte n’avait donc pas été inutile, avait ému. Pas les responsables, bien sûr qui cautionnaient une décision injuste prise par l’apparatchic mais irréversible !

Et puis, ce jour-là, plus de dix ans après, Claude qui se souvient et qui regrette.

Ce soir-là, le fleuriste itinérant improvisé a pu rentrer très tôt chez lui, il avait vendu tout son stock à un homme qui voulait se faire pardonner.

Mais je n’avais rien à pardonner que de la faiblesse, j’ai accepté les fleurs et au milieu du brouhaha dans le café enfumé j’ai souri.

Affaire vraiment classée.