09/08/2009

Pensées bradées

Promenade au milieu de la foule. Jour de braderie au village « urbanisé » pour l’occasion. Soleil au rendez-vous.
J’ai mis ma casquette de papier en crochet pour me protéger, la visière à l’envers, dans le cou, mon point sensible, là où je garde indéfiniment des centaines de taches de rousseur prêtes à titiller au moindre rayon. Cela me donne un air mi-gavroche mi-joueur de base-ball… Je n’en ai cure.

Me sens si seule, si vide, si absente.
Avec la chaleur qui plaque les choses au sol dans un halo flouté, le soleil accentue ma peine, concrétisant crûment ma distance au monde.

Je regarde les étals sans m’arrêter ou à peine, je n’ai besoin de rien, ce dont j’ai besoin ne sera jamais ici.
Je déplore de plus en plus cet appel à la consommation diffusé par les commerces, je voudrais vider ma maison, mettre de l’ordre là aussi comme dans mes pensées, ces pensées  inversement proportionnelles à l’intensité de la lumière : sombres.

Je sens ce décalage, les gens me regardent, les hommes surtout, dans les yeux, les hommes me regardent souvent dans les yeux, avec une insistance mystérieuse, comme s’ils comprenaient à quel point je dénote dans cet environnement joyeux. Pourtant, je ris, je plaisante, cela fait partie aussi de ma nature, faire fuir la tristesse en regardant la vie avec le fond d’humour qui cohabite en moi.
Peut-être qu’ils voudraient comprendre pourquoi je ris, le sais-je moi-même ?

J’attends un signe, un signe impossible, une apparition tant désirée qui se matérialiserait enfin près de moi.
Cette apparition, je l’ai cent fois imaginée dans l’impersonnalité de la foule : à l’aéroport lorsque j’ai conduit une voisine pour un de ses derniers voyages, au musée bozar, au milieu de « tri troc » quand tant de silhouettes auraient pu m’offrir le refuge tant attendu, partager un verre, s’intéresser aux mêmes œuvres …dans les salles de cinéma quand le générique de fin donne le signal des lumières et que les spectateurs se lèvent promptement, quand je reste assise à écouter la musique, à lire les noms, tous les noms de ceux qui ont contribué dans leur mesure grande ou minuscule à la finition de cette œuvre. Parfois quelqu’un reste assis aussi plus longtemps comme s’il attendait …quelque chose ou quelqu’un. Pendant un millième de seconde, j’imagine que…

J’ai le manque de l’inexistant, du rêve inventé par moi au moyen de quelques pistes pseudo-réelles, de mots lointains maintenant que j’ai lus qui semblaient m’être destinés et qui me portaient à la tendresse.

Je rencontre une amie veuve depuis quelques mois, accompagnée de ses filles et petits-enfants en bas-âge. Elle me regarde longuement, trouve que j’ai maigri beaucoup, avec une sorte de commisération. Elle pense peut-être à son mari rongé si vite par un cancer qui lui a ôté toutes ses forces. 
C’est vrai que j’ai perdu quelques livres mais sans effort parce que j’ai n’ai plus vraiment faim et que je mange juste ce dont j’ai besoin sans excès, j’ai retrouvé mon poids de jeune fille, celui d’avant le boudinement de mes grossesses répétées, je me sens mieux.
J’ai à l’égard de l’alimentation la même attitude que j’ai à l’égard des objets : distanciation. Utilitarisme pur. Pas de fioritures, le détachement, enfin. 
Je sais que la possession des choses n’est jamais qu’un faux bonheur, un bonheur factice et furtif.
J’aimerai avoir ce même détachement dans mes pensées, mais c’est là que ma volonté s’arrête et que le sentimentalisme obsolète prend le relais.

Je me veux pourtant quelqu’un de lucide, capable d’analyser avec acuité les situations y compris celles qui m’impliquent directement.

Mais ici je défaille, je me dis que dans ma dernière ligne droite, là où inévitablement chacun se dirige, je ne voudrais pas passer à côté d’une émotion sincère.

Bah, un jour comme cela, le lendemain, la révolte, le surlendemain, une forme d’indifférence.
Qui suis-je en réalité ? Rien qu’un amalgame confus de pensées contradictoires et qui essaie tant bien que mal de les maîtriser.

Il suffirait d’un signe pour que je saute à pieds joints dans une aventure impossible dans la réalité, mais tellement prenante dans l’esprit … Pendant un millième de seconde ou plus, rêver…