28/02/2014

Un jardin à l’autre bout du monde

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J’avais traversé plusieurs provinces pour retrouver l’endroit. La dernière lettre que j’avais reçue parlait d’une fin imminente, je n’ai pas pu l’atteindre, ni communiquer avec lui. C’était à l’image de ce qu’avait été notre vie commune, si on peut appeler ça comme cela. Je ne sais pas pourquoi il avait tenu à me faire ses adieux, lui qui ne cessait de répéter qu’il détestait dire au-revoir, qu’il préférait partir sur la pointe des pieds en sachant se faire oublier. Il ne laissait aucune trace, changeait de téléphone, devenait un sans domicile fixe, un sans attaches fixes aussi. En avait-il eues ? D’après lui, oui, il avait fondé une famille, il avait eu une femme, des enfants dont il refusait de parler. Il avait eu une vie, un travail passionnant dans le domaine de la recherche, il n’en parlait pas non plus. Je me suis parfois demandé s’il n’était pas espion ou s’il se livrait à des activités peu recommandables.

Un jour il était venu vers moi, je ne l’aurais pas remarqué s’il n’avait pas fait le premier pas. Il parlait merveilleusement bien, avait énormément d’humour, pratiquait la critique de la société et même la poésie, je me disais que c’était un homme complet : sensible, travailleur, cultivé, révolté pour ce qui le méritait. Les moments en sa présence coulaient comme une source intarissable.

Il lui arrivait cependant de se murer dans un silence inexplicable. Était-il bipolaire ? Souffrait-il d’un mal mystérieux qu’aucune présence n’aurait pu soulager ?

Il me parlait d’une rupture imminente, de couper les ponts avec sa vie passée, de balayer les scories qui entravaient sa marge de liberté, de construire une nouvelle vie. Jamais il ne m’intégrait dans ses projets bien qu’il ait fait preuve souvent d’une attention délicate dans ses rares moments de partage, ses rares moments de douceur.

Un jour après quelques jours d'absence, il disparut définitivement. J’ai essayé de le contacter à maintes reprises, mais comment contacter quelqu’un qui n’est plus là pour vous ? Il m’a envoyé un message laconique : son style fleuri avait été remplacé par un style télégraphique. Les quelques questions que je lui ai posées n’ont eu que des réponses évasives. Il voulait être seul pour digérer son histoire, se reconstruire avec les valeurs qui lui restaient encore.

J’ai appris bien plus tard qu’il était heureux et n’avait pas envie de revenir sur ses pas, il avait rencontré un être qui comblait tous ses désirs. Je savais pourtant que la constance n’était pas une de ses qualités. Il savait y faire quand il parlait d’authenticité, de sincérité …moi aussi, j’ai été dupe de ses mots trompeurs et j’ai essayé d’oublier.

Et puis, j’ai reçu cette lettre du Canada, une femme que je n’identifiais pas m’a écrit me disant qu’il était malade et qu’il se souvenait de sa confidente des jours noirs. Il voulait me revoir, me parler ; me dire ce qu’il n’avait jamais pu me dire dans l’appréhension des adieux. Il me connaissait bien, il savait à quel point j’étais sensible, à quel point j’avais éprouvé de la tendresse pour lui, il savait qu’il avait été bien cruel de ne pas me dévoiler les remous de son âme ; il comptait sur mon amitié pour lui pardonner je ne sais quoi ; plus des paroles non dites que des actes de fuite.

J’ai pris l’avion, une voiture de location ; à l’autre bout du monde, mon ami, celui que j’avais toujours considéré comme tel, m’attendait ! Que je ne sois pas son type de femme ne lui importait plus, seule mon amitié comptait, cette amitié qu’il avait refusé de reconnaître par peur de mettre un péril une sécurité affective bien précaire. Il n’avait plus reconnu que notre belle connivence des esprits avait été réelle et porteuse d’espoir. Je suis arrivée trop tard, l’adresse n’était pas précise et j’ai dû beaucoup chercher dans ce pays que je ne connaissais pas un homme que je ne connaitrais plus jamais.

Il faisait déjà une nuit nappée d’une légère brume mais le jardin n’était pas fermé, ici on ne craint pas les profanateurs de tombes.

Au loin un calvaire classique appelait au recueillement pour ceux qui croient à une vie ultérieure. A l’époque bien qu’ayant été élevé dans la religion catholique, il avait perdu la foi, ne l’avait-il jamais eue ou n’était-elle qu’un héritage ? Il prétendait avoir foi dans la justice des hommes même si elle était bien souvent sabordée…il pensait que le monde pourrait changer, devenir meilleur …

Je suis restée près de ce qui restait de lui dans la nuit qui s’enfonçait dans une obscurité pacifiée. Pour la première fois depuis des années, j’ai retrouvé la chaleur de la connivence et j’ai pu enfin lui parler comme à un autre moi-même…


 

18/07/2011

Nickie

amitié,hésitation

J. :  pardon d'avoir mis ta photo sur un texte qui n'a absolument rien à voir avec toi.

A l’école, je m’étais prise d’amitié avec Nickie ou plus exactement, Nickie s’était prise d’amitié pour moi.

Nickie était une jolie blonde, très mince, cheveux bouclés, teint mat, yeux noisette parsemés d’or.

Et toujours cet air émouvant du petit poussin qui sort de son œuf et se demande où va le monde, un air qui plaisait aux garçons, allez savoir pourquoi ! Elle leur plaisait beaucoup, du moins au début.

Mais Nickie avait un faible : c’était la reine de l’hésitation. Il fallait avoir une patience admirable pour suivre les soubresauts de sa conscience dessinés en forme de points d’interrogation.

Travailler avec elle relevait de la gageure. Non pas qu’elle semât la zizanie, mais ses questions d’ordre existentiel ou pas étaient un frein réitéré qui diluait  l’énergie du groupe.

Moi, malgré cela, je l’aimais bien. Ses hésitations et ma timidité semblaient faire bon ménage sans présager de l’efficacité de notre collaboration.

J’aimais et je redoutais sa fragilité à fleur de peau. Sans imaginer son histoire, je pensais qu’elle avait dû connaître des turbulences durant ses premières années et qu’elle ne s’en était jamais remise tout à fait ; elle flottait dans un monde hybride entre l’enfance et l’âge adulte, future ou déjà femme-enfant.

Elle m’avait révélé avoir été fort malade et cette situation avait grandement perturbé son caractère. Le moindre écart (manque de sommeil, soirée bien arrosée, contrariété …) la rendait vulnérable.

Je l’aimais bien et bien qu’elle fût plus âgée que moi, la considérais comme ma petite sœur. Une sœur un peu secrète et qui ne se découvrait qu’à demi-mots.

Je respectais sa discrétion, n’étant pas du genre à raconter ma vie.

Elle me parlait de ses nombreuses déceptions amoureuses, de ses réguliers soubresauts d’espoir. Elle se rendait compte qu’elle commettait toujours les mêmes erreurs en se convaincant que les hommes ne pouvaient la comprendre.

Quant à moi, je m’étais platoniquement entichée d’une espèce de révolutionnaire gauchisant à la culture plus qu’orientée. Il ne daignait même pas poser les yeux sur moi, moi qui arrivais à peine à placer deux mots cohérents dans une conversation où il prenait part. J’ai fini par lui trouver des accointances avec un disque rayé qui tournait presque à vide. Je me contentais d’être une élève studieuse, non pour me consoler, mais par manque d’imagination car je l’avais toujours été.

J’avais à cette époque une excellente mémoire et j’étais championne en statistiques (ne me demandez pas pourquoi, il s’agissait pour moi, d’un simple exercice mental)

Pour cela, Nickie m’admirait et se collait à moi pendant les interros.

Elle avait une autre copine originaire de son coin mais qui n’avait pas ma patience quand il s’agissait d’écouter ses doléances. Moi, je laissais Nickie s’exprimer, en laissant tomber de temps en temps, quelques remarques ironiques dont elle ne semblait pas comprendre le sens profond.

Tant bien que mal, elle acheva sa scolarité et je la perdis de vue.

Je n’avais pas envie de rester connectée à ces gens qui avaient partagé une vie d’étudiante où je ne me sentais pas épanouie.

Nickie, non, plus ne fit pas l’effort de garder le contact. Peut-être reprit-elle son prénom originel moins genre séries américaines et redevint-elle Nicole. Peut-être se maria-t-elle       après avoir longuement hésité entre les prétendants éventuels.

Dernièrement, après avoir été maintes fois sollicitée pour participer à des réunions d’anciens combattants, j’ai fini par m’y rendre. J’y ai appris que Nickie était morte à 30 ans. Nul ne sut me dire de quoi mais je pensais que la maladie mystérieuse qui la minait mystérieusement et couvrait sa vie de grandes traînées d’ombre avait fini par reprendre le dessus.

J’ai gardé, non vieillie, l’image de ses grands yeux bruns étonnés et interrogatifs et de ses boucles blondes qui lui donnaient l’air d’un ange fragile et pensif. 

14:59 Écrit par Saravati | Commentaires (15) | Tags : amitié, hésitation | Lien permanent

05/12/2009

L’escalier de service

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As-tu compté les jours qui t’éloignent de moi, non pas les jours objectifs, ceux que tresse le long déroulement des heures et des instants ?
Non, les jours que sans effort tu as mis entre nous entre les rainures de nos deux réalités disjointes.

Pourquoi es-tu venu et pourquoi es-tu parti ?

Je ne te demandais rien, n’attendais rien de personne, ni de toi que je ne connaissais pas.

Un matin, tu as emprunté l’escalier de service, celui qu’à grand renfort de réserve, j’avais bien calfeutré. Etonnée, je t’ai ouvert la porte, quelques centimètres tout d’abord, méfiante et puis au grand jour faisant rentrer tout le soleil que tu m’apportais.

La confiance, c’était bon, un renouveau, une découverte après tant de tumultes, les sourires de rien, les rires à distance, les mots chaleureux et doux, à l’écoute, sans abois…
Quel doux nectar que la confiance, quel tremplin que ces promesses d’amitié !

Chacun, pourtant, est resté avec ses mystères, ses désespérances, ses non-dits, ce n’étaient que conversations à fleur de réalité, en abstraction avec les pensées profondes qui creusent les douleurs de la vie. Une forme de surprotection réciproque, ne rien dire du passé et vivre l’immanence du présent.

Mais quand l’instant ne repose que sur un bref courant d’air entre deux couloirs de vie, il ne nourrit personne à part, au début, quelques illusions.
Le temps a fait le reste, que peut-il faire d’autre que d’éroder ?

J’avais pourtant gardé des velléités d’amitié. A mon tour, d’emprunter ton escalier de service. Rarement tu étais chez toi et si peu de temps, homme éternellement pressé, tu te targuais.
La dernière fois, tu m’as laissée derrière la porte. J’entendais ton souffle, je respirais ton impatience, sans savoir pourquoi elle s’était dressée entre nous. Non, je n’ai pas tambouriné, à quoi bon, sans doute étais-tu là, mais que pour toi seulement.

Parfois, je m’imagine voir ta silhouette au loin, entendre ta voix prononcer pour d’autres des paroles confiantes ou légères, chanter ou rire…

Chacun continue à vivre, à moi de décider de faire de même sur des bases craquelées et neuves.  S’enivrer de l’humour qui nous tient plus longtemps debout, parler pour oublier, pour laisser moins béante la plaie de la souffrance jusqu’à ce qu’elle cicatrise en laissant en relief ce bourrelet déplaisant qui rappelle…

Je n’ai pas condamné l’escalier, je l’ai simplement laissé à l’abandon, un peu plus poussiéreux avec le temps qui use et les feuilles séchées qui peu à peu s’y fossilisent.

Quel que soit le bruit de tes pas sur l’asphalte, je les reconnaîtrai !

22:16 Écrit par Saravati dans Dérives fictionnelles | Commentaires (21) | Tags : escalier, amitie, confiance | Lien permanent