21/11/2008

Manouche la Bohême

Manouche avait abandonné l’école, mes copines m'en parlaient : "On va te présenter Manouche!"
"Mais qui est Manouche ?"."On ne peut pas t’expliquer, on ne définit pas Manouche, on la ressent, il faut dans sa vie au moins une fois avoir respiré l’univers de Manouche."

Une petite maison sombre dans une ruelle, des kots d’étudiants, l’escalier qui sent la cigarette et la Pils, et la pisse de chat, un sac poubelle négligemment abandonné devant une porte à la peinture écaillée dont il ne reste que les pigments passés et indescriptibles...

Dernier étage, sous les combles : le royaume de Manouche, porte grande ouverte, à quoi lui servent les portes, Manouche est accueil, ce qui est à elle est à toi, elle est là, déesse indienne moins le teint, assise par terre au milieu d’une marée de coussins couleur ocre et grenat.

 

Elle me voit, elle me sourit, elle me connaît déjà : « Bonjour, je t’attendais ». Elle m’attendait ? Je n’en savais rien et je découvre Manouche avec ses immenses yeux bleus en amande qui me regardent avec leur merveilleuse lumière, ses longs cheveux blonds lisses, ses perceuses en breloque, son long cou blanc chaudement enclercé de ses colliers serpents aux perles  rouges.

 

A côté, des gars de ma classe genre petit français crâneur me regardent pour la première fois : Manouche s’intéresse donc à moi, je suis devenue quelqu’un, je vois bien leur air étonné. Forcément ils ne peuvent pas me voir, je n’ai pas le physique standard de la minette, je ne peinturlure pas mes yeux en biche et mes vêtements ne sont pas de la dernière mode ni griffés. C’est comme s’ils découvraient que j’existe parce que Manouche s'occupe de moi exclusivement en ce moment.

 

C'est vrai que la classe c’est l’usine, on est pour la première fois plus d’une centaine, un rêve grâce auquel le portefeuille de l’établissement se gonfle des multiples billets du minerval, affaire juteuse en perspective, l’important c’est que les élèves tiennent le coup jusqu’en novembre. Après plus question de rembourser les sous, moins d’élèves mais autant de fric !

 

Manouche a vite compris qu’elle n’était pas douée pour les études, qu’il ne fallait pas rentrer dans le système bourgeois : l’année dernière, après deux mois de guindailles et quelques apparitions évanescentes aux cours où on « rigole » elle a mis les voiles fin octobre. Après avoir eu une aventure officieuse avec le prof de communication, un vieux beau au regard de braise mais au talent d’hypnotiseur jamais démenti. Manouche a dû faire un stage prolongé dans ses yeux car les siens aussi maintenant vous transpercent de l’intérieur. Depuis un an, Manouche vit de l’air du temps, de ses charmes ou de l’argent qu’elle a pu détourner grâce à ses talents endormeurs.

 

Je plais à Manouche et c’est réciproque, on passe toute la soirée à discuter de plein de choses réelles ou fictives, une vraie conversation de grandes personnes, avec ça et là, des bribes de poésie.
Toute la nuit même. Au petit matin Manouche me propose l’hospitalité que j’occupe déjà depuis que j’ai mis la pointe du pied dans sa piaule : quelques coussins étalés sur le tapis défraîchi et de propreté douteuse, une couverture et voilà vite une couche improvisée.

 

Ce matin grasse matinée, chez Manouche chacun vit selon son horloge subjective, apparemment, elle n’est réglée chez personne. Pour la première fois, j’ai brossé un cours, je ne suis plus la petite étudiante appliquée et craintive.

 

Je fais du stop jusqu’à l’école, il y a des navettes de conducteurs serviables qui prennent chaque jour les étudiants qu’ils soient propres ou crasseux, chevelus ou rasés, eh oui, la petite ville bourgeoise a ses habitants d’exception (à moins qu’ils viennent d’ailleurs, nostalgiques des temps bénis où ils ne devaient pas payer leur essence mais profitaient des bécanes des autres).

 

Je passe devant le bureau d’accueil, suis interpellée par la secrétaire, une « vieille fille » enjouée et adorable (eh oui, il en existe !) dont nous sommes tous les enfants chéris et qui assure le parfait service après-vente : « Il faut que tu appelles chez toi, ta mère est folle d’inquiétude. » Bin ça ne change pas, elle l’est chaque fois qu’un de ses poussins quitte le poulailler plus d’une heure. Mais c’est ma mère, elle doit vivre angoissée, elle a toujours gardé un bout de cordon ombilical à sens unique dans la tête, et comme je n’ai pas vraiment la notion du temps et de la filiation, j’alimente régulièrement son stress. « Bin oui maman, j’ai rencontré une fille formidable qui vu l’heure m’a proposé de rester chez elle, y avait pas de téléphone dans l’appart et après j’ai oublié. Pardonne-moi maman, une autre fois, mais si tu n’as pas de nouvelles, c’est que tout baigne.» La belle affaire pour ma mère ! J’imagine à l’autre bout du fil l’expression de maman pour qui le silence et l’absence de ses mouflets sont synonymes systématiques de danger.

 

Comme je suis heureuse de ne pas vivre ma jeunesse aujourd’hui, ma mère m’aurait accrochée à plusieurs Gsm qui n'auraient sans doute jamais répondu, j’ai horreur d’avoir un fil à la patte et des ondes autour encore plus, je n’aime pas ces prothèses modernes qui ont rejoint dans la panoplie des accessoires rattachés à la personne physique les fausses dents, les lunettes et les jambes de bois.

 

Je n’ai pas revu Manouche, l’école plus tard a déménagé, est partie dans la capitale, ça fait plus classe ! Est-ce que Manouche, sorte de mascotte, a suivi pour garder le contact hypnotique avec les jeunes étudiants bohême ? Est-ce que son teint est toujours aussi pâle et ses cheveux aussi lisses ? Mais je suis sûre que l’azur de ses yeux reste un portail avant-coureur du paradis.

21:31 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (0) | Lien permanent

17/11/2008

Intrusion

filet neige red 3

 

Devras-tu en ce jour sombre
Abandonner
Ta naturelle confiance
Cesser de voir la réalité
A travers le prisme
De ta bienveillance

En un mot grandir
Devenir adulte

 

Cette nuit où fut volé
Le fruit de ta mémoire
Sans qu'un filet de bruit
Ne manifeste une présence ennemie
Cette nuit peuple tes cauchemars
Et restaure les peurs d'autrefois

11:52 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (3) | Lien permanent

11/11/2008

Dernières paroles

Parfois en allant rendre une visite au home, je rencontrais Paula.
Depuis longtemps, Paula s’était retiré dans un monde hermétique, elle se contentait de regarder fixement les gens dans les yeux sans rien dire et sans répondre à leurs sollicitations.

Physiquement Paula ne paraissait pas son âge, grande élancée, le dos droit, toujours bien coiffée…mais la communication ne faisait plus partie de son univers.
Quand elle était encore autonome, elle passait régulièrement devant chez moi, elle allait journellement voir son fils et ses petits-enfants que mes enfants connaissaient bien. Elle oubliait ses rendez-vous chez la coiffeuse, ses courses au magasin …jusqu’au jour où elle ne parla plus.

J’appris qu’elle avait été placée dans un home et je la retrouvais errant dans les couloirs, essayant au début de son séjour de fuguer. Quelqu’un finissait toujours par la ramener au bercail. Elle ne protestait pas, elle regardait fixement d’une manière qui aurait pu paraître désapprobatrice.

Ce jour-là, je rencontrai Paula errant au troisième étage alors que je savais qu’elle logeait au second. On ne peut lui en vouloir, l’aménagement intérieur est standard à chaque étage.
Je lui proposai de la raccompagner chez elle en la prenant par le bras, ce qu’elle accepta.

Je l’ai ramenée dans sa chambre, lui ai proposé de l’aider à s’asseoir soit dans la chaise, soit dans le fauteuil.  Pour la première fois, elle a manifesté sa préférence pour la chaise. A ce moment-là, je l’ai saluée en lui disant qu’on aurait l’occasion de se revoir.

Paula a continué à me regarder dans les yeux, les siens, étrangement avaient perdu de leur fixité et j’ai entendu une voix claire, venue de très loin, me dire « Vous serez la bienvenue ! » . J’étais profondément émue, Paula ne parlait plus depuis des mois, pour moi qui avais été gentille avec elle (mais les autres l’étaient tout autant) elle avait brisé son silence.

J’ai appris, la semaine dernière, le décès de la vieille dame. Je ne suis jamais retournée la voir.

13:17 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

27/10/2008

Hibernation

 

branches gouttes feuilles version fin

 

 

Les ombres rousses des feuilles mortes
Délimitent le champ visuel
À travers la fenêtre dédoublée
Même mortes, elles vivent
Agitées par le vent d’automne
Couchées sur l’herbe humide
Vestiges d’un arbre étêté

Qu’attend l’homme pour évacuer
Les branches le retour du printemps
L’espoir d’une montée de sève
Pourtant impossible?

Sans la lumière du soleil
Le paysage reste figé

Fermer les persiennes
Pour oublier
Lumière enfouie
Fermer les oreilles.

14:23 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

08/10/2008

Pavillon L

Les âmes des enfants morts
S’estompent le long des corridors blancs
Leur rire cristallin
A peine audible
Se heurte sans bruit
Aux fines parois de plâtre

Ils ont vécu ici
Dans de grandes cages vitrées
Loin des humains bien-portants
Ne recevant la visite
Que de quelques scaphandriers
Bardés de bouteilles au liquide gelatineux
Ou chargés de plateaux à la nourriture insipide

Les âmes des enfants disparus
N’ont toujours pas compris
Pourquoi leur vie d’en-bas
Fut si transparente,
Si fugace, si vaine…

Pourquoi un jour apparemment comme les autres
Les gouttes de leur sang se sont figées
Ou ont commencé une ronde infernale
Qu’avaient-ils fait de mal
Pour être ainsi séparés des leurs
Pour ne plus sentir contre leur joue fievreuse
La fraîcheur d’un visage aimé
Ou le doux chatouillement
Des doigts de leur frangin ?

Le compte-à-rebours
Orchestré par le goutte-à-goutte
A continué sans répit
À scander le rythme de leur vie fragile
Espoir de greffe,
Progrès de la chimie
Restés sans résultat

Les âmes des enfants morts
Attendent les suivants
Cinq cages transparentes
Viennent d’être aménagées
Le combat inégal va bientôt s’achever.

Pour Justin, mort de leucémie à deux ans à peine.

09:39 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

05/10/2008

Première déception

Elles étaient vraiment mignonnes. Annabelle aussi mignonne qu’Emeline. Emeline qu’Annabelle. Ni plus, ni moins. Egales. Pareilles. Absolument identiques.
Grands yeux pervenche, boucles blondes, bouche rieuse, voix chantante. Des vraies jumelles, parfaites monozygotes.
Difficile donc de les reconnaître. l’une le miroir de l’autre, l’autre, le reflet de l’une.

Pourtant, Ben avait flashé sur Annabelle. Mystère du coup de foudre : selon ses dires, plus jolie, plus enjouée, plus gentille.
Une douce romance prit son envol chez nos deux tourtereaux. C’était l’idylle parfaite, chaque moment partagé était un réel bonheur. Bonheur aussi pour les yeux bienveillants qui les observaient, conscients d’une si grande connivence.

Ben était vraiment le seul à pouvoir reconnaître son Annabelle. Il parlait déjà de fiançailles. Il voulut la présenter à ses parents dans la plus classique des traditions. Avec la cagnotte amoureusement constituée à cette occasion, il acheta la plus belle des bagues.
Impatient, il ne put attendre davantage pour la lui offrir.

Ben s’avança vers sa bien-aimée. Elle le regarda, étonnée, sans lui tendre la main. A côté d’elle, sa sœur prit un air courroucé. Jalouse ? Non : offusquée, terriblement et définitivement. Ben, dans son euphorie, s’était trompé de jumelle. Le charme s’était rompu. Il s’était adressé à Emeline sous le regard d’Annabelle, dépitée. Confus, Ben appris à ses dépens que l’amour est aveugle !

Il ne se pardonna pas son erreur : son instinct l’avait trahi : c’était un signe prémonitoire.
Annabelle, quant à elle, trouva son prétendant déchu trop volage !

A cinq ans, dans la cour de récréation, Ben connut ainsi sa première déconvenue amoureuse.
Certes, il n’avait pas choisi la facilité en s’engageant avec une vraie jumelle.
Il n’était pas muni du sixième sens indispensable pour la reconnaître à coup sûr.

15:17 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

03/10/2008

Terre happy à l’horizon de Bruno Coppens

bruno coppens réduit

Tournaisien d’origine, Bruno Coppens ne peut dénier ses accointances avec l’esprit français.

 

 

Maître dans l’art du calembour pressé, la course effrénée des mots pris à leur propre piège, il nous emmène  sans ambages dans un one-man-show couché. Terre Happy est un spectacle où le divan du psychanalyste devient une sorte de tapis magique où le comédien exprime ses angoisses existentielles, ses délires obsessionnels et assène allègrement des coups de griffe à la société ambiante.

Sans avoir nécessairement le cerveau lent, j’avoue que j’ai parfois du mal à suivre les effets boule de neige (je dirai même tornade de neige) de ses innombrables clins d’œil qui s’enchaînent sans aucun répit pour le spectateur non averti. Beaucoup de références « culturelles » font surtout appel à la mémoire d’un public d’âge moyen.

Un bel hommage émouvant aussi à celui que l’on pourrait considérer comme son parangon, Raymond Devos, le jongleur des mots.

Le regard acéré, froid et très lucide que Bruno Coppens pose sur sa projection dans la société ne lui confère pas spécialement une  aura de sympathie. La vivacité d’esprit mêlée à la causticité et à l’autodérision ne sont pas garantes de popularité universelle, les humoristes en sont conscients !

Moyennant quelques aménagements « sociaux et historiques », ce spectacle belge pourrait rencontrer quelques succès au pays de Molière.

 

Spectacle  "Terre Happy" présenté à Mouscron le 28 septembre 2008

Prochaines représentations : Comines (28/10/2008) - Braine l'Alleud (7/03/2009)

 

11:15 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (1) | Lien permanent

18/09/2008

Une voisine envahissante

La petite fille regardait ce jour-la Hélène avec étonnement.
Elle examina les traits de son visage, un à un, écouta le son discordant de sa voix et ne la reconnut pas.

Mais qui était cette Hélène qui venait plusieurs fois par semaine rendre visite à maman pour toutes sortes de raisons incompréhensibles pour un enfant, écorchait les voisines au passage d’un trait de langue acéré et médisant ?

Les parents possédaient un petit commerce avec plusieurs facettes. Maman servait de l’essence à l’une des deux seules stations du village. Dans ces années, il y avait encore très peu d’automobiles, elles étaient considérées comme un luxe, la plupart des clients étaient des motocyclistes qui vous dérangeaient pour une poignée de pain. Le grand oncle racontait que 50 ans auparavant, il allait travailler à pied : 20 Km à l’aller, 20 Km au retour, tous les jours, même le week-end, la sécurité sociale était encore dans les limbes. Pas de transport en commun. On avait un peu progressé : maintenant il y a avait des bus, même dans les villages et, pour les occasions extrêmes des taxis qui venaient de la ville et coûtaient cher, à cause des doubles trajets.

Papa transportait des matériaux de construction, livrait du charbon et du butane, il avait toujours les yeux cernés de khôl charbonneux, même quand il se lavait le visage à grandes eaux. Il portait sur sa figure les stigmates de sa profession.

Pour toutes ces raisons – quand on est commerçant, on doit pouvoir être contacté rapidement – on avait mis le téléphone, objet rare à l’époque (le seul téléphone de la rue) :  un grand coffret noir accolé au mur du salon. On décrochait le cornet, et une opératrice à l’affût répondait immédiatement (quand elle n’écoutait pas d’autres conversations ou ne lisait pas son roman-photo !) . Elle composait le numéro demandé et passait le correspondant. Pas toujours discrète, il lui arrivait d’intervenir maladroitement au milieu d’une conversation (sorte de voix-off dans le duo) si elle avait oublié son rôle de confidentialité. Dans le genre « Dis-moi, Germaine, j’ai fait tomber de l’huile sur mon beau carrelage, que dois-je faire ? » . La voix off, incontrôlable, clamait telle une publicité: « Utilisez Spic et Span, Madame, un seul passage et tout va briller ».

Les cabines téléphoniques étaient quasiment inexistantes. Hélène, la voisine, n’avait pas le téléphone et avait pourtant beaucoup de choses à dire, beaucoup de réclamations à poser. Elle venait donc régulièrement dans la cabine publique privée de la maison avec accueil personnalisé obligatoire. Maman se servait du sablier pour chronométrer et calculer le prix de la communication. Pour cette raison, Hélène ne téléphonait pas longtemps mais se rattrapait ensuite en bavardant avec maman. A défaut d’un véritable dialogue car il s’agissait plutôt d’un monologue joyeusement entrecoupé des onomatopées les plus diverses, exprimant tantôt la désapprobation, la critique ou l’étonnement. Maman n’insistait pas, répondait souvent de manière monosyllabique ou avec simple hochement de tête. Dehors, il y avait des clients à servir et dedans les charges d’une famille nombreuse à assumer dans les délais : repas, lessives, repassage, nettoyage…

Hélène, au contraire, avait du temps, beaucoup de temps. Son mari, ouvrier du bâtiment travaillait sur des chantiers éloignés. Il prenait le bus le dimanche soir pour revenir le vendredi soir, il était toujours très élégant, tiré à quatre épingles, contrairement au papa de la petite, toujours poussiéreux. Leur fille unique qui d’après sa mère était la plus belle et la plus intelligente, suivait une formation d’infirmière et s’absentait fréquemment pour des stages. Elle se maria d’ailleurs très jeune, les études à peine terminées et partit habiter à l’étranger, loin d’une mère très accaparante. Hélène eut encore plus de temps à tuer ; elle rendait visite à ses voisines (mais la réciproque n’était pas vraie) sans s’inquiéter de leur emploi du temps, elle se mêlait de tout, disputait. Il fallait bien enjoliver un banal quotidien : colporter du mal de l’une à l’autre et de l’autre à l’une était une manière de contrecarrer l’ennui.

Intuitivement la petite fille n’appréciait pas trop la bavarde Hélène : elle monopolisait l’attention de maman. Une fois, la voisine retournée chez elle, maman, malgré son instinct maternel, serait énervée d’avoir perdu du temps. Hélène était pour la petite un exemplaire surgi tout droit d’un sketch du film de Jean Dreville avec Noël Noël Les Casse-pieds (1948), c’était l’empêcheuse de tourner en rond !

A l’époque, il fallait témoigner du respect envers les grandes personnes. Aujourd’hui, si on adaptait le vocabulaire à une telle situation, on dirait qu’Hélène était saoulante voire chiante.
Quand Hélène arrivait au moment le plus inopportun (mais ne l’étaient-ils pas tous ?) la fillette enrageait en silence ou allait lâchement se cacher.
D’ailleurs Hélène ne la remarquait même pas, toute concentrée sur son ego et sur les commérages qu’elle ne cessait de colporter, guettant sournoisement les réactions de son interlocutrice.
Très vite, la petite décida de ne pas rentrer dans un tel jeu : à l’âge où la plupart des enfants sont de vilains petits délateurs, la fillette adopta une attitude délibérément indifférente envers les « rapportages ».

C’est à cela qu’elle pensait, ce jour-là, en dévisageant longuement Hélène : mais qui donc était cette étrangère qu’elle voyait presque tous les jours et ne reconnaissait pas ?

09:43 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (10) | Lien permanent

09/09/2008

Un couple

Retrouver la solitude
Des premiers instants du couple

Après tant d’années de déchirures, de regrets
Regarder dans la même direction
La campagne printanière, les champs vallonnés

Les rythmes sont pourtant différents
Elle veut courir
Il ne veut pas
Il fait de grandes enjambées
Elle reste derrière à essayer de le rejoindre
Elle le dépasse en trottinant
Garde une avance de quelques mètres
Pour quelques minutes
Puis le manège recommence

Diapason cassé
Essoufflement

La force de l’habitude
N’existe même pas
Ils ont passé tant d’années
À s’éloigner
Elle en souffrait
Lui cherchait d’autres cieux
Elle n’en souffre plus

Elle a découvert le monde de l’écriture
Des livres, des fantasmes
Elle ne l’attend plus
Ne rêve plus de lui
Il ne comprend pas
Il voudrait qu’elle l’appelle
Elle a épuisé son crédit d’appels
Elle n’a plus de regrets
Elle ne peut se contenter de simplement vieillir
Pour être avec lui
Elle n’est même pas triste
Peut-être indifférente

Pourtant ils sont bien
À deux sous le soleil couchant
Ils marchent d’un pas énergique
S’arrêtent pour regarder un détail de la route

La vie est belle quand on n’y pense pas
Ces moments rares qu’elle n’espérait plus
Elle les ressent du dehors
Elle a chaussé son armure de sérénité
Aujourd’hui, elle paraît légère
Le monde est simplement présent
Sans poids sans contraintes
Sans questions.

12:26 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (11) | Lien permanent

30/08/2008

Le premier grenier

 

C’est à un âge déjà avancé qu’elle a eu son premier grenier personnel.

Bien sûr, elle a connu des greniers voisins dans son enfance : celui des cousins tout proches où l’on torturait les touches d’une vieille machine à écrire Olivetti (une pure merveille pour des enfants de l’époque) ; celui situé au-dessus du garage de son père, ouvert à tous les vents et accessible par une échelle de bois très raide…mais rien de personnel jusqu’au jour où elle emménagea dans cette maison.

Avant de l’acheter, elle en avait bien sûr visité le grenier qui servait de circuit pour des trains miniatures grand format : leur propriétaire avait percé la cage d’escalier pour y faire passer son circuit : c’était une belle installation qu’il dut démonter et reconstituer à plus petite échelle dans sa nouvelle demeure.

Le déménagement avait été un véritable supplice, on ramena les cartons et les grands sacs moins utiles dans le grenier retourné à ses premières fonctions. Dès que l’emploi du temps le permettrait, on trierait (vœu pieux) un peu à la fois. On fit les travaux nécessaires dans la maison, mais on oublia le grenier.

Les enfants grandirent, les jouets et les peluches firent place à des jeux, les vêtements trop petits s’entassèrent eux aussi près des premiers cartons et sachets.

Elle n’avait pas de véritable raison de monter au grenier. Mais un jour, quelques années plus tard, elle décida de faire le tour des pièces moins fréquentées et se retrouva au grenier, le souffle coupé : une tornade était passée par là, les cartons éventrés, les vêtements jetés par-dessus bord, les jouets jonchant le sol, les peluches dispersées dans tous les coins.

Les coupables n’avaient pourtant rien d’immatériel : les enfants, chaque année au moment des carnavals ou des fêtes masquées organisaient des razzias dans le grenier à la dernière minute, ne prenaient pas la peine de remettre de l’ordre avant de quitter les lieux, se promettant de revenir plus tard…et oubliaient…

Les petits monstres désordonnés étaient maintenant des adultes. Elle se retrouvait seule au milieu des éléments démontés. Il faudrait des jours et des jours pour donner un semblant d’ordre à ce dépotoir déstructuré.

Lasse avant même d’avoir commencé, elle s’assit sur un vieux matelas et regarda autour d’elle : les panneaux jaunes et bleus qui recouvraient murs et plafonds témoignaient encore des temps héroïques du passage des trains.

Au fond, sous les combles, une trappe discrète rappelait la cachette des résistants durant les nuits de guerre.

Le velux poussiéreux laissait à peine entrevoir les gouttes de pluie, une toile d’araignée savamment confectionnée voilait artistiquement le bord de la fenêtre, elle ne s’arrogea pas le droit de l’enlever, depuis des années, les araignées avaient construit leur empire bien à l’abri.

Elle ouvrit le velux et contempla les gouttes d’eau qui ruisselaient sur les belles tuiles fraîchement vernies, les arbres du voisin, envahissants, dispersant leurs mauvaises graines alentour, les vaches de la ferme plus loin, réfugiées sous les arbres qui paraissaient la regarder avec ennui.

Sur une des cheminées, un pigeon semblait picorer. Il ne broncha pas, sachant qu’elle ne pouvait l’atteindre.

Ce grenier, le sien, était surtout rempli de l’esprit de ses prédécesseurs qui l’avaient fréquenté beaucoup plus longtemps qu’elle.

Bien sûr, de nombreux objets lui rappelaient l’histoire de sa famille aujourd’hui dispersée. Il serait difficile de faire un choix draconien parmi cette multitude de repères, ces vêtements portés par des enfants chéris pour telle ou telle occasion, ces jouets tant convoités, offerts par les grands parents ou les oncles, cette ribambelle de peluches que les enfants avaient un jour alignées en rang d’oignon sur les divan et fauteuils.

Des tranches de vie de famille se découpaient dans sa mémoire tandis que la pluie redoublait sur les vitres et les tuiles.

Elle chassa délibérément ce souffle de nostalgie, ouvrit la porte, descendit l’escalier. Tout en se fixant un futur rendez-vous de type « replongée dans le passé », elle se demanda seulement si son premier grenier serait aussi le dernier…

21:00 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent