30/03/2009

(In)Accessible

CF 063 ombres beige bis

Pour toi, si seulement tu étais accessible, je ferais preuve d’une créativité exacerbée.

Je balaierais les montagnes, escaladerais les lacs, délierais les fleuves, imprimerais les terres.
Je sauterais sur la vie, écarterais ses ailes figées, briserais les silences.

Mais je n’ai jamais su qui j’étais vraiment ou simplement si j’étais, j’étais comme la feuille qui meurt et renaît à chaque saison, légère et craquelée.

Si seulement tu étais accessible, je pourrais peut-être enfin arriver à prononcer mon nom, à soutenir ton regard sans baisser les yeux, à respirer tranquillement sans que mon cœur s’affole.

Je serais alors ma propre paix intérieure au cœur de ta sérénité… si seulement tu étais accessible ou si seulement, j’étais !

Il suffirait peut-être d’un souffle de toi, pour que d’un bond, je disparaisse, moi, le pendant inaccessible de ta réalité !

18:18 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (4) | Lien permanent

14/03/2009

Chaleur dans matin frileux

Ce matin de mars, sur un muret, une silhouette double toute vêtue de noir s’attache et se détache, amours de printemps avant l’heure des cours, quand personne n’erre encore dans ces lieux.

Touchante cette similitude de noirs, deux corps, un seul être dont elle ne voit que les formes unifiées à quelques mètres d'elle, elle sourit.

La tendresse n’a pas d’âge même, si elle ne dure que le temps d’une saison, le temps d’une récré…

21:50 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

08/03/2009

Rapprochement

J’étais nul en maths
Pour vous j’ai appris à calculer
La distance qui nous sépare

J’étais indifférent aux couleurs du vent
Sous vos pas je frôle le voile rose de l’harmattan

Je cultivais dans mon jardin
Les fleurs de la solitude
Leurs pétales, leurs effluves
Coulissent jusqu’à vous

Je sens sur mon visage
La chaleur sucrée de votre main   
Et dans le téléphone
J’imagine le cuivre doré de votre voix

Chaque jour qui m’interpelle
Je calcule la distance qui nous sépare
Inexorablement

09:09 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (4) | Lien permanent

26/02/2009

Partir…

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Je ne vois pas la route
Elle s’est effacée quand j’ai ouvert la porte
Je n’entends plus la voix
Dès que je me suis approché
Elle s’est tue

Je ne crains plus rien que le silence
Et le silence est aujourd’hui ma vie
Il pénètre dans mes veinules
Asphyxie mon cœur
Estompe mon énergie.

Vivre au ralenti
A côté de son ombre
A l’heure où elle devient presque transparente
Inconsistante, inutile
Vivre le néant
Est-ce vivre encore ?

Je regarde une dernière fois par la fenêtre
Une nature devenue étrange
Devenue étrangère
Devenue brouillard

Je ne me souviens plus des traits de ceux que j’aime
Je devrais dire que j’ai aimés
Dans quel univers leur souvenir flou s’est-il glissé ?
Vivre sans chaleur
Est-ce vivre encore ?

Quand je m’éveillerai
Je ne sais dans quel monde
Aura atterri mon âme
Mais mon cœur, mon pauvre cœur
Sonne aujourd’hui le glas de mes espoirs
Vivre sans cœur
Est-ce vivre encore ?

Déjà la fatigue envahit tout mon espace mental
Alors s’endormir, s’éteindre, s’effacer
Plus tôt ou plus tard, qu’importe

 

A ceux qui un jour disparaissent sans crier gare...

A ceux qui restent ici confrontés soudain à leur absence...

19:47 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (10) | Tags : solitude, desespoir, silence, suicide | Lien permanent

21/02/2009

Intello-company

Vivre avec un intello ou une intello, c’est comme creuser des sillons dans l’incertitude des certitudes

Ne jamais considérer tout à fait le jour comme seulement le jour ou la nuit comme uniquement la nuit

Accepter de marcher sur les sables mouvants des réalités transcendantes

Ne jamais faire simple puisqu’on peut faire compliqué, aussi dans les sentiments qui ne peuvent pas être ordinaires mais étoffés par des remises en question continues.

Regarder le ciel comme si c’était un cataclysme ou une œuvre d’art

Utiliser des concepts qui semblent sortis de tiroirs poussiéreux, d’encyclopédies surannées ou de quelque grimoire mystérieux…

C’est ne pas oser dire qu’on aime les choses simples et que parfois on n’en a rien à foutre des grands principes philosophiques, des grandes théories sur l’évolution de la matière, des grandes polémiques…

Oui ce n’est pas une relation de tout repos !

Vivre avec un intello ou une intello, c’est l’assurance de s’exposer à des remue-méninges permanentes.

20:58 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (9) | Lien permanent

12/02/2009

Je vous ai cherché

 

Nouvelle exposition plan d'eau feuille copenh 9260

Je vous ai aimé comme le vent dans les branches de sassafras
Comme autant en emporte le vent
Comme le Grand Meaulnes dans les bois de Sologne
Comme un paradis perdu au milieu d’un pays devenu désert

Je vous ai cherché partout

J’avais déjà la prescience de votre existence
Quand il y a des années, un soir d’été, heureuse et enfin consciente de l’être, je me suis couchée sur un banc
Pour regarder les étoiles poindre une à une dans le ciel s’obscurcissant et rester ainsi durant un moment découpé sous la voûte bleu de nuit

Je vous ai cherché au sommet de la montagne quand le vertige me venait de tomber vers vous attirée par l’abîme ultime

Au cœur de la nuit nordique, vous aurore boréale

Au cœur de la pluie, vous, crépitement de gouttes sur la vitre

Au cœur de l’orage, vous, silence apaisant d’entre les éclairs

Je vous ai trouvé quelquefois, parfois…à peine, vous ombre vacillante entre deux segments de réalité.

J’ai essayé de vous toucher, je savais qu’à la première occasion, au premier froissement, vous vous déroberiez

J’ai pensé que vous n’étiez qu’une création de mon esprit, vous, la solitude à la rencontre de ma solitude originelle
Inventée pour me donner raison d’exister, raison de rêver, raison de me fabriquer mon stock d’illusions indispensable à ma survie

Je vous ai cherché, je vous cherche encore et vous chercherai jusqu’à extinction

Je vous aime encore aujourd’hui, et demain, à moins de n’être plus…et encore !

19:30 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (6) | Lien permanent

05/02/2009

Maïa vue par Lui.

Quelques jours de solitude, enfin, après toutes ces années de mariage où l’on ne pouvait pas faire un pas l’un sans l’autre. Elle voulait qu’il l’accompagne à Londres où habite sa sœur, sa belle-sœur futile qui passe son temps à faire du shopping. Très peu pour lui. Tu sais moi, le shopping, la foule, le bruit, la grande ville

Alors il reste seul, enfin, se cuisinant les plats qu’elle déteste et refuse de préparer ou de manger. L’amour ça rend aveugle et velléitaire, heureusement que ce n’est pas irréversible et que le temps rétablit les équilibres !

Il va laisser la voiture au garage, il va prendre le tram pour aller bosser comme autrefois, il regardera les gens dans la rue, leurs mimiques, leurs manies, il croquera quelques portraits.
Il prend sa mine des jours sérieux pour ne pas laisser voir son bonheur d’être enfin libre.
Il s’arrête au kiosque pour acheter le journal, l’arrêt de tram est tout près, une jolie silhouette se dessine devant une affiche de cinéma. Il s’approche, une jeune fille, presque une enfant, très mignonne, longs cheveux aux boucles d’or, ça change des cheveux lisses standard, très fraîche.
Il ne se lasse pas de la regarder, elle le sent, se retourne. Garder contenance, faire comme si de rien n’était, s’éloigner. Il a mémorisé ses traits, elle ressemble à quelqu’un, une fille qu’il a connue autrefois, son premier amour, Clara.
Ah les longs conciliabules dans la cour de récré, les baisers volés sous le saule pleureur, les promesses de toujours à jamais oubliées. La joie qu’elle manifestait à l’idée de le présenter à ses parents, l’accueil glacial qu’il reçut dans la belle maison bourgeoise dans le boudoir aux allures de musée, le regard méprisant sur ses pompes usées et sales et son t-shirt informe, puis les excuses de Clara ; ne fais pas attention à mes parents,ce sont des bourges, ils ne sont pas méchants, mais on va devoir louvoyer pour se voir. Un petit manège qui dura quelques mois jusqu’aux vacances où Clara disparut sans laisser d’adresse. Et le voilà transformé en détective privé, la police ? N’y pensons pas : pourquoi donnerait-elle une adresse à un morveux comme lui ! Interroger les voisins un à un …expliquer son désarroi devant un public indifférent ou moqueur. Puis un jour, un billet sale griffonné sur un papier chiffonné, truffé de "fotes" : jai hue pitié de toi, je te done ladresse de Clara, je ve resté anonime, sur tou ne di pa que cès moi qui la donner. Il aurait eu du mal à le faire, le billet ne comportait pas le moindre indice, si ce n’est l’état de culture de celui qui l’avait écrit. Une lettre envoyée furtivement … et jamais de réponse : interceptée par les parents ou déchirée par une Clara ingrate qui aurait déjà remplacé son chevalier servant par un plus beau, un plus riche…et tout et tout…

Voilà presque le sosie de Clara et tout revient dans sa mémoire, il espère que son regard n’a pas importuné la belle. Comment lui expliquer ? Comment pourrait-elle comprendre que cet homme mûr a été un petit garçon follement amoureux et cruellement humilié ?
Qu’elle lui fait resurgir des émotions enfouies.

Les jours suivants, un consensus semble s’être établi entre eux. Regards croisés. Lui vers elle, elle vers lui. Mais pas d’entrechoc. Deux étrangers qui se croisent. Pas de perspective d’avenir. Trop grande différence d’âge. On le traiterait de pédophile s’il osait faire un geste, ne fut-ce que timide ou démarrer une banale conversation.
A chaque regard sur elle, il peaufine mentalement son portrait physique : l’ovale de son visage, le vert tigré de jaune de ses yeux, les boucles aux reflets multiples de ses cheveux quand le soleil s’y jette, les tâches de rousseur qui inondent sa peau… Chez lui, il a repris son carnet de croquis et esquisse de nombreux dessins du sosie de Clara, jamais satisfait du résultat, tant de beauté est inégalable., il n’est pas assez doué. Ces dernières années il a bien peint quelques paysages sombres et tourmentés et quelques natures mortes aussi sombres, presque monochromes… il a enfin trouvé le modèle du portrait dont il rêve depuis les cours du soir de l’Académie. Ce sera elle sa muse, son égérie, personne d’autre.
Sa femme n’en saura rien, elle ne comprend rien à l’art, elle se demande pourquoi il s’échine à faire des gribouillis sans âme.

Ce jour-là, comme les autres, la jeune fille est là, elle l’attend, il le sait, cette attirance n’est pas qu’une création de son esprit, peut-être qu’elle est orpheline et qu’elle recherche l’image du père. Que peut-elle lui trouver ? Un homme mûr sans illusions, sans avenir que de continuer à traîner les pieds ! Ils montent l’un derrière l’autre dans le tram, d’habitude, elle fait quelques pas de plus que lui mais garde toujours une ouverture de regard vers lui, malgré la foule.
Aujourd’hui, elle s’arrête près de lui, pose sa main à quelques centimètres de la sienne sur la barre d’appui. Il suffirait d’un coup de frein violent et leurs mains se frôleraient ! Il la regarde et sans plus attendre le signal tacite, elle le regarde à son tour avec insistance  plongeant ses beaux yeux verts dans les yeux gris intimidés. Elle dévisage ses yeux, sa bouche, ses cheveux, entrouvre la bouche dévoilant ses perles d’ivoire, comme hypnotisée par sa vulnérabilité qu’elle doit ressentir.

Et alors que tout semble figé, sans que rien n’ait annoncé la tempête, elle éclate d’un rire cristallin et s’enfuit. Elle est arrivée à destination. Il reste là, troublé, choqué, maladroit … devant son désarroi évident, sa réponse a été ce rire dérisoire, il a honte des pensées qui l’ont assailli, de son désir si palpable, balayé d’un coup de rire par une adolescente délurée.

Demain, il reprendra la voiture, il oubliera la jeune fille qui n’est pas de son âge. Il cachera ses croquis dans un tiroir avant que l’envie de la recréer d’un coup de crayon ne réapparaisse.
Eh oui, Clara l’a donc abandonné par deux fois !

09:16 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

03/02/2009

Lui vu par Maïa

Quand il y a quelques jours, Loo m'a demandé qui était Maïa, je lui ai répondu qu'elle n'était qu'une création de l'esprit mais cela m'a donné l'idée d'étoffer le personnage, voilà donc une des deux versions de Maïa.

Maïa, quinze ans déjà …ou seulement. Maïa aime rire et chanter.
Elle n’aime pas trop le regard des hommes qui commence à s’attarder sur ses formes qui s’épanouissent, sur son visage tout de fraîcheur vêtu, sur ses cheveux bouclés aux reflets d’or, sur ses centaines d’éphélides qui parsèment sa peau fine…
Elle vient de déménager et ne connaît ici personne, l’année scolaire est entamée et l’école se trouve loin. Chaque matin, longer plusieurs rues peu accueillantes, s’arrêter près du kiosque à journaux, prendre le tramway jusqu’à Rivage, descendre, encore cinq minutes de marche dans la cohue, cette fois…

Oui la route est longue quand on a quinze ans et qu’on est seule. Alors Maïa rêve et ouvre des yeux neufs sur les petites choses qui se passent autour d’elle.
Ce jour-là, près du kiosque, elle s’attarde devant une affiche de cinéma, un beau film d’amour, ça attire toujours, avec de magnifiques acteurs jeunes, romantiques et la guerre pour donner du piment au scénario.

Un homme s’est arrêté près d’elle. Elle sent que ce n’est pas l’affiche de cinéma qu’il regarde, mais elle. Il pense peut-être qu’elle ne s’en rend pas compte. Cela la dérange d’être comme cette affiche, comme un objet qu’on observe. Elle se tourne plusieurs fois vers lui, rapidement, flashes éclairs. Il détourne les yeux. Il est beau, semble-t-il malgré les rides qui marquent son front, malgré les lourds cheveux noirs veinés de gris. Son visage est déterminé et triste. Il la regarde avec une insistance…vide. Il sent la gêne qui s’installe entre eux. C’est lui le premier qui abandonne. Elle le suit du regard, belle silhouette fine, démarche énergique.

A partir de ce jour, et sans savoir pourquoi, cet homme devient partie intégrante de l’environnement de Maïa, réveille sa féminité en gestation. Elle a beau feindre de ne pas le voir, il est là. La suit-elle ? Lui aussi doit avoir ses habitudes. Elle le trouve dans la rue, à l’arrêt du tram, dans le tram, rencontres furtives. Regards croisés. Lui vers elle. Elle vers lui. Mais surtout pas ensemble, une pudeur réciproque, sans doute. Cet homme lui fait peur, il l’attire, il la trouble. Il pourrait être son père. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Il est vieux pourtant, non, pas vraiment. Il est beau extrêmement séduisant, beaucoup plus que ces jeunes imberbes à la voix muante avec leurs plaisanteries lourdes. Lui, il n’a pas de voix, il est seulement un visage, digne, un peu mélancolique.
Maïa pense à lui souvent. Il l’inspire. Elle écrit des petites histoires dans son journal pour faire diversion. Penser à lui la perturbe. Peut-on tomber amoureux de quelque rencontre de hasard, de quelqu’un de si différent ? Jamais, elle n’oserait lui parler. Et lui non plus, sans doute, on le traiterait de pédophile. Les gens pensent toujours à mal. Entre elle et lui, c’est un accord tacite : je te regarde un instant, tu me regardes un instant, pas de regards échangés, pas de paroles. Cela doit nous suffire, ça fait tout chose de penser à lui en disant « nous ».

Ce jour-là, puisqu’il ne réagit pas, Maïa, petite femme en fleurs, a décidé d’agir. Elle le suit dans le tramway bondé, s’arrête près de lui, pose la main sur la même barre d'appui que lui, à quelques centimètres de sa main. Aujourd’hui, je ne baisserai pas les yeux, je ne regarderai pas ailleurs. Suivant le rituel, il la regarde, elle croise enfin son regard, longuement, elle plonge dans ses yeux tristes et gris, détaille sa bouche hésitante, ses cheveux aux couleurs passées. Elle ouvre la bouche pour sourire, mais son sourire reste figé, ses lèvres entrouvertes sur ses petites perles ivoire. Elle tremble à l’intérieur, elle ne sait pas s’il continue à la fixer. Elle sent, si proche, presque palpable, sa gêne, sa vulnérabilité. Il a l’air malheureux, trop malheureux.

Alors devant cette détresse insensée, Maïa se met à rire, seule au milieu du murmure de la foule.
Elle n’a pas le temps d’évaluer le pouvoir de son rire sur le visage en face. Elle est arrivée à destination, elle doit descendre.
Elle a honte, elle a tout gâché. Elle n’est qu’une petite fille ridicule. Il doit la détester.

Ce jour-là, au bord des larmes, Maïa décida de ne plus le revoir. Elle modifia son horaire, changea d’itinéraire et tâcha de l’oublier.
Elle av
ait encore beaucoup à grandir …

09:58 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent

01/02/2009

Vieillir seulement…

champ mare hiver 302

 

Qu’est vieillir sinon le processus irréversible de la fin des repères vitaux, la décrépitude, le démembrement de l’espace cérébral, l’ouverture sur le monde de la démence sénile, l’agressivité, la rancune, la perte de son environnement, l’oubli …par petites doses ou brutalement.

 

 

Vieillir bien, garder intactes ses facultés d’analyse jusqu’au dernier moment, combien ont l’immense chance de pouvoir le faire ?

L’autre jour, j’apprends par ma fille la mort d’un vieux monsieur de 92 ans qu’elle connaissait et appréciait ; il était resté conscient mais avait perdu la vue, il compensait l’absence physique de la faculté de lire en écoutant les autres lui lire de beaux textes.

92 ans : un intellectuel peut espérer rester sain d’esprit plus longtemps car son esprit fut habitué à manipuler des concepts abstraits, à critiquer et analyser des situations complexes, à mémoriser d’autres choses que des listes de courses ou de corvées ménagères ou des résultats sportifs.

Même devant la vieillesse, nous ne sommes pas égaux, certains plus abrutis par le travail lancinant, la monotonie des taches, le bruit des machines, la pollution des odeurs chimiques, la flexibilité destructrice des rythmes biologiques …Combien arriveront sains d’esprit à l’âge de la retraite ou simplement en franchiront le seuil  ?

Seuls les privilégiés qui se sont donné le luxe d’une vraie passion peuvent espérer s’en sortir à meilleur compte, à condition que le ou les sens qui leur permettent de développer cette passion ne les lâchent pas de sitôt.

Voici peu, j’ai eu l’impression de ramener ma belle-mère, à peine sortie de l’hôpital, dans une sorte de salle d’attente pour un terme inéluctable. Horrible sensation.

Autour d’elle, et devant elle, on parle d’elle comme si elle était un objet insignifiant absent de la conversation : Elle a fait ceci, elle a omis de prendre ses médicaments, elle perd ses objets, elle accuse ses petits-enfants, elle ne peut plus rester seule, achats compulsifs d’aliments qu’elle ne peut pas manger …Elle est là, en face de moi, le regard vide mais surtout le regard triste. Par moment, malgré sa surdité, je suis sûre qu’elle comprend, elle sait que depuis quelques temps elle est exclue de la société des décideurs pour elle. On lui dit :  Tu ne peux plus …tu dois …tu ne décides pas …c’est comme cela …c’est pour ton bien …tout accepter…ce n’est pas possible …tu dois comprendre…

Tant de choses incongrues à emmagasiner par son cerveau fatigué, tant de contrariétés, de déchirures, de rejets des habitudes, tu n’es plus une personne à part entière, tu n’es plus personne, une chose à caser, à soigner, à dorloter, à orienter

Dans la voiture qui l’amène à l’aéroport vers sa fille qui, à plus de mille kilomètres d’ici,s’est proposé de l’héberger, elle pense à sa maison qu’elle ne reverra plus, à toutes ses petites babioles qui faisaient si joli dans son décor d’un autre âge, à ses plantes qui mourront aussi d’être séparées de celle qui avait une si belle main verte et faisait pousser n’importe quoi n’importe où, à ses voisins attentionnés qui sont venus la saluer une dernière fois, à ses petits-enfants qui viendront peut-être ou pas la voir dans les prochaines semaines si elle tient le coup jusque là.

Elle se tait, je la regarde du coin de l’œil, moi aussi je suis triste, elle ne fut pas toujours gentille avec moi : c’est une femme autoritaire qui aurait voulu choisir le prénom de mes enfants en fonction de sa tradition à elle, qui prétendait faire tout mieux que tout le monde, qui voulait imposer sa loi, qui ne m’a jamais considérée comme sa fille, qui ne m’a jamais dit : on se tutoie.  On a continué à marquer la distance, je lui dis vous et je ne l’ai jamais appelée par un nom jusqu’à la naissance de mes enfants, moment à partir duquel je l’ai appelée comme eux.

Et pourtant toujours prête à rendre service, à faire des cadeaux, à donner son avis …

Cette période est révolue et je dois moi aussi la laisser partir, on a essayé de trouver la solution qui la déstabiliserait le moins, je ne sois pas sûre que ce soit la meilleure : retourner dans son pays mais pas dans sa région, retrouver sa fille  qui l’a quittée depuis plus de trente ans hormis quelque semaines de vacances presque chaque année ; plus d’amis, plus de visites du soir, plus de petits cafés entre copines, comme elle disait, plus de bouquets de fleurs, elle qui les aime tant !

Elle ne dit rien, elle regarde la route.

Le soleil commence à poindre, des nuages blancs viennent de dégager une belle portion de ciel d’un beau bleu tendre. C’est étrange, dans les moments forts où l’on se sent si faible, on lève souvent le regard vers le haut.

Alors, elle parle du temps, du soleil, ici, une dernière fois. Oui quand le soleil brille, même s’il ne chauffe pas, les paysages prennent une autre couleur et éclairent les âmes différemment. Je souris, elle aussi, elle est revenue dans notre monde, l’espace de quelques instants.

12:44 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (9) | Tags : vieillir, perte d autonomie | Lien permanent

27/01/2009

Le regard de Maïa

Le beau regard de Maïa a effleuré ses yeux
A souligné sa bouche
S’est perdu dans la crinière de ses cheveux noirs veinés de gris
Comme une caresse invisible
Elle n’a pas ouvert sa jolie bouche pour parler
Juste entrouverte pour montrer ses perles d’ivoire aussi belles que les touches blanches du pianoforte.

Les prunelles de Maïa sont plus expressives que toutes les paroles du monde
Océan vert tigré de jaune où l’on voudrait s’égarer.

Vulnérable, il a détourné les yeux tant sa peur était palpable
Découvert par ce petit ange-démon si jeune et si tendre et si vrai

Alors Maïa a sorti son grand rire cristallin
Qui tout autour d’elle a tressé le silence
Et puis elle est partie sans se retourner.
Il ne l’a pas revue.

12:05 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent