31/03/2008

Deuxième exil

La grande église est quasi-vide. Le beau cercueil de chêne vernis repose traditionnellement au milieu de la nef principale devant le chœur.
La famille peu nombreuse est rassemblée autour du patriarche.
Quel âge peut avoir ce petit homme au teint rougi par les pleurs ? Plus de 80 ans, 50 ans de mariage, aujourd’hui sa Philomène s’en est allée, son enveloppe terrestre enfermée dans ce coffre de bois va peu à peu se réduire. Philomène, étymologiquement : l’aimée l’a été jusqu’à la fin par une famille sicilienne particulièrement unie.Sans doute plus unie encore parce qu’arrachée à sa terre d’origine, elle a dû se reconstruire petit à petit dans un pays avec qui elle n’avait rien de commun : ni la langue, ni le climat, ni les coutumes. Seulement la religion et encore sous une forme variée. La famille est restée suspendue entre deux terres, deux cultures et la messe de funérailles bilingue en est la preuve flagrante.

Les collègues du fils sont présents, dignes, mais indifférents, sacrifiant au savoir-vivre de la solidarité dans le malheur.

Je connais le fils et la fille, plus le fils car j’ai eu l’occasion d’avoir avec lui de longues conversations téléphoniques d’ordre professionnel. Il a quelque peu sacrifié son travail ces dernières semaines, régulièrement au chevet de sa mère paralysée et inconsciente. Le vide sera plus vide.

La détresse du père fait de la peine : aujourd’hui, il est le centre de la cérémonie, sa vie paraît si fragile, reliée à l’absence de celle qui partageait sa vie depuis si longtemps. Cette tristesse est absolue et efface toute trace négative relativisée sur son passage, elle occulte tous les petits tracas, les grandes disputes, les désaccords qui ont pu jalonné leur vie commune ; elle les virtualise s’ils ont jamais existé, pour laisser la place à une relation idéalisée, nostalgisée. L’amour brisé par la mort devient alors le plus pur des sentiments, inmuable…

Pendant la cérémonie dans les moments les plus signifiants, la cour de récréation de l’école voisine s’embrase de mille cris, vu le volume, ce sont certainement des jeunes enfants, la récréation dure encore et encore, peut-être une récréation dédoublée pour des élèves trop nombreux.
Si a priori, le contraste entre le silence religieux et les ébats des enfants peut choquer, il n’est pourtant qu’un paradoxe de plus : une vieille dame s’en est allée, les enfants continuent à vivre dans l’insouciance qui est leur droit légitime. Peut-être elle-même est-elle en train de remonter le temps jusqu’à l’enfance dans sa Sicile natale, à l’époque où petite fille, elle dansait, criait ou chantait dans la cour de récréation.

Les enfants s’en retournent en classe, le prêtre bénit le cercueil une dernière fois, les croque-morts encadrent le cercueil, et à chaque coin le poussent vers la sortie en le glissant sur un chariot grinçant. Autres temps, autres mœurs : avant les cercueils étaient soulevés par des bras solides, aujourd’hui ils sont délicatement poussés par les hommes en noir : les qualités physiques requises pour l’exercice de cette profession ont évolué, sans doute !

10:16 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (2) | Lien permanent

13/03/2008

Repas sous la verrière

Petite surprise aujourd’hui: avant ton rendez-vous de 14 heures, je t’invite à un repas dans une école hôtelière.
Nous servirons de cobaye. Pas de risque pourtant : je connais la maison et la cuisine y est excellente.

Le ciel est gris mais à la lueur des halogènes sous la verrière qui sert de restaurant, la lumière est presque belle.
Quelques personnes sont déjà installées autour de quelques tables nappées de vert d’eau.
On nous guide vers une table près d’un piano à la retraite.

Aujourd’hui, le personnel de service est féminin hormis un jeune homme coiffé à la tintin.
Chemisiers blancs, costumes noirs, insigne de l’école, gestes délicats d’attention : les jeunes sont sur le qui-vive : exercice de mise en condition. Une jeune fille au petit chignon cendré s’occupe de notre service, nous débarrasse de notre manteau, nous installe à notre table, nous ramène la carte des vins.

Les plats se succèdent lentement mais agréablement : bisque de homard, gratin au fromage, poulet à la sauce archiduc, composition picturale appétissante .

 
A l’entrée de la salle, le professeur a réuni ses élèves pour un cours de flambage. De ma place, je ne vois pas les flammes mais les vapeurs brouillées qui s’élèvent dans l’air. Les élèves se taisent, attentifs : le flambage est une opération difficile, de grande classe : ils ne sont pas encore à même de le réaliser, ils sont dans la phase d’observation.

 
Une jeune fille blonde se tient au garde-vous à l’entrée de la cuisine, elle est de faction, elle n’a pas le droit de s’approcher de la démonstration, elle se penche néanmoins pour percevoir certains détails des gestes adroits du professeur.

De retour à sa table, le professeur observe les élèves qui vaquent à leur service, examine la manière de verser, de servir, prend des notes dans son carnet de cours. Je sens les élèves se raidir sous son regard insistant qui cherche l’erreur ou la petite correction à apporter dans l’attitude. Malgré tout, cette tension est communicative, je compatis à leur gêne, leur timidité.

Mais l’heure tourne : tu vas rater ton rendez-vous ? La mousse au chocolat se fait attendre, toi tu ne veux pas de dessert comme d’habitude. Elle arrive enfin, est ingurgitée avec gloutonnerie. L’addition et vite les manteaux…

La voiture n’est pas loin, mais le lieu de rendez-vous, si.
J’ai eu beau appuyer sur le champignon (dans les limites de la prudence cependant) : tu es arrivée en retard au rendez-vous et on t’a refoulée.
Tu devras revenir une autre fois.Tout ça pour un excès de gourmandise (on ne va quasiment jamais ensemble au resto) et un flambage qui t’ont coûté un blâme administratif, la vie est dure parfois.

10:12 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (2) | Lien permanent

13/02/2008

Oiseaux dans la haie

Des dizaines d’oiseaux évacuent systématiquement la haie d’aucubas dès l’approche de quelque passant. De petite taille et couleur anthracite, ils s’éparpillent dans la cour dans un désordre affolé ou dans un ordre mystérieux.

C’est la première année que ce phénomène se produit, du moins avec une telle intensité. Si ce fut le cas antérieurement, nul ne s’en aperçut avant cette saison d’hiver.

Comment expliquer cette concentration de volatiles ?
Le sécateur a négligé de faire son travail au moment de la montée des sèves. Et puis ce temps pourri, capricieux a fait passer cette exigence au second plan.

Les superbes feuilles brillantes de l’aucuba du Japon se sont multipliées, densifiées, nervurées, ombrelles parcellaires accueillantes. Les troncs se sont épaissis offrant leurs bras puissants comme support d’accueil.

Et tout cela dans un environnement de discrétion absolue. Une maisonnette dans les arbustes, ni vue, ni connue, confortable et rassurante.
Surtout s’abriter au cœur de la haie plus près du sommet que du sol pour éviter une confrontation malheureuse avec des félins avides et chasseurs.
Difficile pour des gros chats trop bien nourris de jouer les alpinistes au milieu de ces brindilles et de cet étouffement de feuilles.

Mais, fait étrange : la discrétion de l’habitacle contraste fortement avec les pépiements intempestifs qui semblent déjà annoncer le retour du printemps.

15:11 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (1) | Lien permanent

29/12/2007

Jour de fête en Zélande

Une digue immense accueille les promeneurs, plus loin, le sable…

Côté sable

Peu de familles, peu ou pas d’enfants.
Des couples avec chiens : alors ici, la panoplie est complète : des petits, des grands, des gigantesques, des jeunes, des vieux, des sans âge.

La route leur appartient, ils batifolent à qui mieux mieux, avec parfois leur maître complice ou cruel : et va que je te lance ce grand bâton dans la mer, Bobby docile va boire la tasse et prendre le bain glacé pour ramener le colis à son maîmaître qui le regarde à peine.

Au bout de quelques sautillements insistants, le projectile est relancé avec force dans l’eau froide et notre Bobby de sauter de nouveau dans l’eau, au sortir de laquelle il s’ébroue violemment éclaboussant les voisins distraits. Et ça peut durer…

Des dogues, des molosses frétillent de joie à l’appel de l’espace, reniflent les promeneurs avec insistance, font semblant d’obtempérer aux ordres de leurs maîtres.
Les petits chiens transportent leur baballe au creux de leur gueule.

Côté digue

Un adorable fox terrier fait la fête aux bécasseaux, il les poursuit avec une assiduité irrésistible qui me donne le fou rire : il va, il vient, il s’approche, l’oiseau s’envole dans une autre direction, notre fox a des freins puissants et des changements de cap agiles.

Je regarde plus loin : comment un si petit chien peut-il s’aventurer tout seul ? Il est vrai qu’il a bien été dressé, courir : oui, se mouiller : non et l’oiseau connaît aussi cette règle car dès que le chien s’approche un peu trop près, soit il s’envole, soit il trempe nerveusement ses pattes dans l’eau, ce doit être un consensus ancien : pas d’aboiement chez l’un, pas de panique chez l’autre.

Ce comique de répétition m’amuse beaucoup mais autour de moi, personne ne le remarque. Le chien finit par arrêter son manège, appelé par quelque cri imperceptible à mes oreilles. Il se dirige vers un couple esseulé.

La plaisanterie a assez duré, doit penser l’homme qui lui serre une laisse autour du cou ; le fox est rentré dans les rangs et redevient subitement un gentil toutou de compagnie, il pourra regagner sa petite maison, repu d’iode et d’air frais, de promenade maritime…

La mer

La mer grisée lance inlassablement ses vagues sur le sable et les pierres, escortée par des oiseaux variés qui y trouve une nourriture salutaire.

Le phare de Breskens trône majestueusement dans le paysage. Il a échangé les anciennes  rayures bleues de la photo–carte postale contre de grosses rayures noires.

En cette fin d’après-midi l’horizon se teinte de toutes sortes de nuances bleu métallique où transparaît une ligne rosée de soleil. Palette indescriptible, sublime.

La digue se vide, le sable est quasi-désert.
Les chiens silencieux de Zélande sont rentrés dans leur port d’attache, leurs maîtres aussi, sans doute. Ils manquent le plus beau du spectacle. Dommage !

Sans titre - 2

11:24 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (0) | Lien permanent

17/12/2007

Instantané d’automne

J’ai habillé mon cœur de nostalgie, aux couleurs de l’automne, la saison du regret des temps chauds mais aussi celle des teintes mordorées, carmin ou ocre. A chaque instant, le ciel trace de nouvelles lignes hésitantes à travers des nuages changeants.

Double arc-en-ciel : à l’extérieur estompé sur fond de gris clair, à l’intérieur aux couleurs fulgurantes sur fond gris de Payne: superbes dégradés, que traversent une nuée d’oiseaux argentés, sur arrière-plan de gare voilée par des échafaudages et des filins turquoise.

Puis soudain la pluie fine chasse la lumière, uniformise la toile. Musique grinçante des essuie-glaces.

Ah quel moment de beauté poétique au cœur de la grisaille, quelle version magnifiée d’une embellie d’arrière saison !

Photo à garder en mémoire les jours de cafard.

23:21 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (1) | Lien permanent

28/11/2007

Hôpital, salle d’attente

La salle d’attente de l’hôpital est tellement bondée qu’il ne reste aucune place assise, les fauteuils roulants dérangent les allées et venues.

Dans cette marée de gens qui attendent, une jeune femme vêtue de manière plutôt excentrique (vêtements noirs cloutés, bottes à la hussarde, collants de dentelle, créoles gigantesques, lèvres mauves) attire mon attention.

Le hasard fait qu’une place se libère auprès d’elle, je m’assieds et l’impatience collective grandissant parmi les patients attendant leur tour, des propos banals s’échangent.

Et puis, sans crier gare, nous commençons à parler, je lui demande quelles sont ses origines : elle a un beau visage exotique, ouvert et souriant. Elle est turque, mariée à un turc et en contact très proche avec sa famille en Belgique.

Elle m’explique le Ramadan, les longues journées de jeûne et leur état d’esprit et les soirées de fêtes au coucher du soleil quand les familles se réunissent.

Son père qui travaille dans une verrerie est dispensé du Ramadan car son travail est trop éreintant, il ne le pratique que le week-end.

Quelle correction et quelle rigueur chez eux, et quel amour de la famille ! Elle me parle aussi de sa famille là-bas, de la pauvreté qu’ici on nous cache.

Je m’étonne de constater que parmi les pays que l’on aide, la Turquie fasse partie des délaissés, peut-être dis-je, est-ce un problème de religion, car la tolérance n’est pas le propre des pratiquants, quels qu’ils soient. Je trouve cela dommage et me propose de chercher des moyens d’envoyer des colis là-bas.

Mais voilà qu’on l’appelle…
J’ai oublié de demander son nom, je sais simplement qu’elle travaille dans cet hôpital et qu’elle est ici en visite de contrôle après une opération.

00:57 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent