17/04/2009

Réveil

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Tout est noir dans ce couloir interminable, j’ai les yeux ouverts et je ne vois rien. J’entends des bruits, des voix, mais que sont des bruits, des voix et je ne comprends rien...

Je suis seul et pourtant j’ai l’impression que tout s’agite autour de moi, qu’une grande effervescence m’entoure. Mais je n’en fais pas partie, je suis absent. Tout est effiloché dans ma tête.

Je bouge les lèvres, elles sont sèches et craquelées, j’ai le souvenir évanescent d’avoir émis des sons autrefois, mais rien ne sort.

Parfois des sons me parviennent à travers ce brouillard acoustique. Ce sont des sons étranges, une langue inconnue, barbare, effrayante, des sons gutturaux ou suaves. Que sont-ils ?

Pourquoi a-t-on fermé les rideaux, la nuit succède à la nuit et cela dure encore et encore.

Une douleur aigüe me tenaille, je veux crier, rien ne vient, je sens une pression légère sur mon bras, la douleur s’évapore, je m’endors.

Je ne sais combien de temps a duré cette traversée noire du désert. Je suis suspendu dans le temps, sans passé, sans présent.

Quand l’aube floue s’est levée, un visage imprécis s’est dessiné au-dessus de moi, je n’arrive ni à distinguer ses traits ni son expression, je sens la pression de deux yeux qui me fixent. Moi je ne ressens rien d’autre qu’une extrême lassitude, ces yeux me défient, me fatiguent, je détourne le visage.

Et maintenant, c’est la voix qui me cerne, ni chaude, ni froide, ni connue, ni étrangère. Des mots se forment dans l’espace et se cognent à mon cerveau. Ils ne signifient rien, ils sont vides. Où suis-je ?

Des bribes de souvenir s’affolent dans ma tête, montage filmique incohérent :  un train qui file à toute allure ;  un avion qui vrombit et dessine son fil d’Ariane dans un ciel délavé ; un bébé contrarié vagit, s’énerve, suffoque ;  une femme aux lèvres rouge incarnat embrasse, la guerre en noir et blanc, un brouhaha qui finit dans un torrent, la sensation des chutes d’eau sur un corps cassé, zapping mental, trou noir et tout recommence dans le désordre…il fait chaud, il fait noir, je crie, je hurle…

Un visage suspendu au-dessus de moi, dressé sur un buste blanc, un geste avenant ou indifférent, je sens la chaleur de la peau sur mon front et toujours ces sons bizarres saccadés, disque rayé.

Je ferme les yeux, m’endors, repars zapper, film interminable et grinçant, odeur de l’éther, odeur de la soupe aux tomates ou d’autre chose, on se penche pour me faire boire la tasse, je me contente de laper un peu de liquide, je m’étrangle. Panique à bord, on me secoue, on parle, je ne comprends pas, je m’affaisse sur l’oreiller, ma tête est lourde, la tasse s’est éloignée, a disparu de mon champ visuel. J’ai ce goût aigre-doux dans ma bouche, désagréable, incongru. Il pénètre dans les cavités de mon corps. Je voudrais souffler pour l’évacuer.

Mais l’information reste branlante, n’atteint pas mon centre de décisions. En ai-je seulement un ? Tout ce ralenti fait-il partie de la réalité ou suis-je seulement dans un entre-deux indéfini ?

Comment le savoir quand les questions restent enfouies au fond de la gorge, quand les mots pensés n’arrivent pas à sortir de leur cocon, quand le corps ressemble à un pantin désarticulé, sans volonté, sans force, sans détermination ?

J’ai perdu la mémoire de l’articulation des mots, des gestes machinaux, de l’agitation du monde, des personnes que, peut-être à une époque, j’ai aimées.

J’ai peur de n’être rien, d’être ailleurs, de n’être nulle part, cette sensation de finitude m’effraie, me glace, me paralyse.

Parfaite sensation de non-être ?

12:43 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (5) | Tags : reve, accident, inconscience, reveil | Lien permanent

02/04/2009

Entre-deux

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Je suis dans cet entre-deux dont jusqu’alors je voulais nier l’existence.

J'ai passé le cap des grandes tensions qui emportaient tout sur leur passage : la réflexion, le recul par rapport à sa vie, l’aspiration au concept si banal de « bonheur », le temps retrouvé après la course effrénée après ce je ne sais quoi de soi-disant vivant.

Je me suis dissociée de mon ombre, moi, l’ombre d’une ombre pour me voir dans la lumière, dans un miroir grossissant ma part de self-control ; cette lumière est douce parfois, parfois, elle fait peur, aveuglante et cruelle dans son acuité.

Je me vois de l’extérieur telle que personne ne peut me voir, à la fois in et out, présente et absente.

Et surtout seule, comme définitivement libérée de mes fantômes anciens et de mes spectres récents, de ces semblants d’humains que je crois rencontrer sur ma route.

Sensation indéfinissable, ni douce, ni douloureuse, seulement vide ou pleine par intermittences de durées variables, comme un ciel soudain couvert de nuages et puis éclairci et qui n’en finit pas de se voiler et de se dévoiler.

Difficile alors de classifier les idées, de leur donner un semblant intellectuel de cohérence, vagues de flux et de ressac.

Je connais enfin dans l’esprit ce bonheur inégalable, pas banal, celui-là  de la distanciation.

Je n’ai plus ni humour, ni cynisme, ni tendresse, je suis une flamme qui a oublié la matérialité du souffle du vent.
Paix intérieure. Ataraxie.

 

Remarque post-préliminaire : Ne voyez pas ici un auto-portrait ou la peinture de mes états d’âme, mais une recherche de sens par un personnage que je compose au gré de mon imagination  !

 

20:02 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (10) | Lien permanent

10/03/2009

Le retour de Sabine

Sabine se trouvait dans le groupe juste en face du mien. Blonde aux yeux bleu-vert, cheveux courts, ondulés, visage fin, jolie, vêtue avec classe. Une fille sans histoires, sans chichis. Plutôt timide, toute en réserve.

Elle avait, semble-t-il, les mêmes problèmes de rythme que moi lorsqu’il fallait battre la mesure en frappant dans les mains. On se regardait alors en souriant : connivence d’être prises en défaut !

Nous avions parlé à quelques reprises lors des interruptions, autre chose que les propos banals si fréquents dans une assemblée de joyeux drilles.

Un jour de concert où nous nous étions attardées, elle m’avait paru plus détendue que d’habitude : nous avions dû nous habiller de couleurs solaires, couleurs qui lui seyaient à merveille et qui, la lumière aidant, embellissait chaudement l’environnement et réchauffait les coeurs.
Elle aimait passionnément les chevaux, s’intéressait activement à l’hippothérapie, en parlait avec ferveur. Son visage si calme s’illuminait alors.

Puis vinrent les vacances d’été. Sans répétition. En septembre, Sabine ne revint pas. On ne s’inquiéta pas trop : il y avait une grande mobilité dans le groupe.

Quelques semaines plus tard, ce fut un silence atterré que je trouvai en arrivant. On venait d’apprendre la terrible nouvelle : Sabine s’était donné la mort.
Sans l’avoir vraiment connue, je sus ce jour-là que j’avais perdu une amie. Les questions insensées du pourquoi nous assaillirent pendant longtemps.

Longtemps, j’ai imaginé qu’elle allait arriver en retard ou qu’elle était là, à sa place habituelle, en face de moi, peut-être cachée par une autre silhouette, qu’il me suffirait de me pencher pour la voir sourire. L’illusion était rattrapée bientôt par la réalité : Sabine ne chanterait plus jamais parmi nous. Elle s’en était allée discrètement, telle qu’elle était.

Quelques mois plus tard, nous chantions sur un podium à la fête de la musique. Tout à coup, mon attention fut attirée par une jeune femme, de profil, vêtue de gris perle, le visage affligé, comme extérieure à l’euphorie qui régnait sur la place. Je tremblai d’émotion : Sabine était revenue. Mais si distante, insensible à la joie ambiante. Je sentais en elle une peine incommensurable. L’instant d’après, je tournai de nouveau mon regard vers l’angle où je l’avais aperçue : elle avait disparu.

J’ai raconté cette impression à deux de mes collègues. L’une d’elles m’a affirmé qu’elle aussi avait vu ce soir-là, une femme qui lui ressemblait. Une femme au visage d’une infinie tristesse. Peut-être Sabine, revenue pour un ultime au revoir !

22:22 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (4) | Lien permanent

05/03/2009

Glissement

Je vous attends depuis des heures, que dis-je, depuis des jours.
J’ai vu défiler le jour et la nuit avec leurs bagages plein les poches, le vent et la pluie, le soleil et le givre, la grêle et la neige, dans un ordre désordonné comme le climat d’aujourd’hui.

Je me tourne à gauche, à droite, je regarde vers le haut : le ciel gris et plus loin la montagne bleue, vers le bas : la vallée sourde à mes appels. Rien. Personne.
Vous demeurez imperturbablement ailleurs.

Ai-je mal compris ce rendez-vous de rêve ?
Ai-je dessiné sur vos lèvres des mots que vous n’avez pas prononcés ?
Ai-je interprété la flamme vive de votre regard comme une promesse, une ouverture vers moi ?

D’ailleurs connais-je seulement la couleur de vos yeux ou le pourtour de vos lèvres ?
Et pourtant, je vous attends. Il me semble bien avoir vu sur l’écran des paroles tendres.
Me suis-je trompée ? Ai-je à ce point laissé mon esprit s’imprégner de votre virtualité ?
Est-ce votre photo que j’ai contemplée ici ? Ou celle d’un autre qui aurait interféré entre nous ?

Au fait, me connaissez-vous ? Avez-vous reçu mes messages ? Avez-vous reçu mes baisers ?
Est-ce vous ou un autre qui serait venu se juxtaposer sur votre visage ? Croyez-vous que je vous ai créé de toutes pièces pour combler le vide qui remplit ma vie ?
Non, ce n’est pas possible. Si je pense à vous, c’est que vous existez. Je ne peux pas me leurrer à ce point. Je ne suis pas dans le désert de la soif à poursuivre des mirages !

Vous êtes là, n’est-ce pas ? Un peu en retard pour le rendez-vous, cela arrive. Je ne peux pas vous en vouloir. Moi-même, je suis si peu ponctuelle.
Et puis, on ne s’est pas vraiment mis d’accord sur les circonstances de notre rencontre : le jour, l’heure, le lieu, les signes extérieurs de reconnaissance …
A moins que j’aie oublié, à moins que j’aie mal compris. Zut, je ne sais plus, j’ai soudain des doutes, des sueurs froides !

Non, je ne peux pas me tromper. C’est vous qui êtes sans parole. C’est vous qui me promettez des choses et je soupçonne que dès le début, vous savez déjà que vous ne les tiendrez pas. Je me demande si je peux avoir confiance en vous. Après tout, je ne vous connais pas !

Pourtant, vous avez un beau visage, franc, me semble-t-il, quoique un peu flou. Tout à fait flou, même. Je dirai trouble. J’aurais dû me méfier.
D’ailleurs, est-ce votre visage ? Ne m’avez-vous pas envoyé la photo d’un étranger que vous trouviez plus présentable ?
C’est vrai que cet étranger est plutôt joli garçon. Il paraît si jeune…Non, ce ne peut pas être vous ! Pourquoi m’avoir trompé sur votre apparence ?

Sans doute, êtes-vous déjà passé plusieurs fois près de moi en ricanant de l’intérieur.
Oui, ce type louche au vieil imperméable à la Colombo, me regarde bizarrement depuis un moment. Il va, il vient. Il est moche. Je suis sûre qu’il m’observe.
Je pense que c’est vous. Je suis contente que ce rendez-vous soit un échec.

Comment ai-je pu m’amouracher d’un être aussi méprisable ?
Foutez-moi le camp. Je ne veux plus vous voir.
ESCAPE

21:16 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (7) | Lien permanent

22/01/2009

Le puits fantôme

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Le fond du jardin semble encore plus écorché vif, les aubépines dressent leurs épines acérées.
Dès le coucher du soleil, la rosée s’installe voluptueusement.
Des fumerolles sauvages lévitent sur la terre, telles des spectres évanescents.

La voyante aux yeux rouges dans une transe de lucidité métaphysique a secoué ses serpents-bracelets et a scandé : d’ici dans un siècle d’antan, le puits un corps souple et jeune a englouti.

Les nuits de pleine lune, du puits enfoui désormais sous les branches dentelées s’élèvent des vapeurs mauves et vertes. Espace d’un clignement des yeux : formes humanoïdes.
Un chat huant hulule la complainte d’une vie qui fut et brisée par seule volonté de ne plus être.

Les nuits de la pleine lune, si on ne veut pas être hanté par des visions funestes, il vaut mieux se calfeutrer derrière les volets clos et attendre, l’esprit inquiet, malgré tout, que meure la complainte du chat huant et que le jour efface d’un trait de lumière vive, les hallucinations.

 

En hommage à Aloysius Bertrand.

14:06 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (3) | Lien permanent

04/11/2008

ANIMA ANIMALIA (1)

 

Voici un texte écrit il y a quelques années lors d'un concours de nouvelles. Ce texte resté dans les oubliettes, blotti dans un  classeur, est réapparu et j'ai souhaité vous le présenter en deux parties.

 

Si loin que je remonte dans ma mémoire, j’ai toujours eu une relation saugrenue avec les animaux.
Peut-être est-ce dû au fait que tout enfant normalement constitué est naturellement attiré par des  créatures qui ressemblent à des jouets que l’on ne peut pas maîtriser et que l’on peut cajoler à souhait si elles daignent l’accepter.

Ce n’était pas l’avis de mes parents, particulièrement pour ma mère qui n’a jamais éprouvé que répugnance (ou plutôt peur) envers les bêtes. Elle m’expliquait que dans son enfance, ses propres parents élevaient des chèvres et des moutons qu’elle considérait avec une parfaite indifférence et dans un esprit mercantile : fournisseurs de lait et de gigots. De plus, elle fut très jeune responsable de leur ravitaillement, à l’âge où les autres enfants s’ébattent dans les champs ou les bois. Sans doute avait-elle gardé une certaine rancune à l’égard des animaux et elle voulut très vite l’inculquer à ses enfants.

Loin d’être dociles, nous avons tout essayé pour avoir un animal de compagnie : nous adoptions les chatons de la ferme voisine (à condition que maman n’en sache rien), nous tressions des colliers de fleurs pour la belle jument de trait et nous ramassâmes même un jour un chien qui avait été abandonné sur la route ou qui s’était égaré. Nous l’avions caché dans la grange et nous le nourrissions en cachette au grand dam de maman qui fut ravie quand une voisine se proposa d’adopter l’animal, ce qui fut fait sans tenir compte de nos sentiments.

    Ce « manque affectif » fut un pilier constant dans ma vie  et j’ai recherché tantôt de manière active tantôt de manière passive de le combler. J’ai, à diverses époques, cohabité avec un rat, un chien, des chats et même  une mouche. Certains de ces animaux avaient un ou plusieurs vices qui m’insupportaient très rapidement. Ou au contraire, je m’y attachais tant que leur disparition tôt ou tard inéluctable, me plongeait dans le plus profond désarroi.

    Le rat avec ses mines d’écureuil, ne cessait de me griffer le cou et de pousser de petits piaillements plaintifs. C’était l’animal de ma fille partie aux States pour un an, un cadeau d’anniversaire de son copain de l’époque, qui manifestement ne connaissait pas ses goûts (elle est complètement indifférente aux petites mines des bêtes, elle préfère de loin la gent humaine avec qui elle entretient des rapports chaleureux). Elle se contentait de lui jeter quelques graines et de remplir son petit réservoir d’eau qu’il ne cessait de renverser, ce qui ne les rapprochât pas, bien sûr. Une fois partie, loin des yeux, loin du cœur (mais en avait-il été jamais autrement ?) elle s’attela à étudier la gent américaine, ce qui l’intéressa au plus haut degré et laissa à sa jeune sœur le soin de s’occuper de l’animal. Agata a toujours aimé les animaux quels qu’ils soient, mais elle a une âme d’artiste et les artistes sont généralement réputés pour leur grande distraction ! En ayant marre des va-et-vient nocturnes du rat, elle rangea sa cage dans une autre chambre et l’oublia. C’était une période de canicule et l’animal ne survécut pas dans le désert de la soif. L’affaire fut habilement étouffée de peur d’une immixtion de la S.P.A. dans nos affaires. Aujourd’hui je peux en parler tranquillement puisqu’il y a prescription.

    Et puis il y eut Toffu, un horrible et adorable boxer de quelques semaines, horrible parce que ses yeux globuleux sortaient de leurs orbites d’une manière effrayante, adorable parce que c’était un véritable rayon de soleil tant sa jovialité était communicative.

Ce n’était pas un choix personnel, j’avais conscience de par l’expérience du rat, de la responsabilité de vivre avec un animal mais mon fils qui s’est toujours distingué par des goûts provocateurs hors du commun, avait flashé sur la bouille renfrognée de Toffu et l’avait ramené au bercail sans crier gare. D’abord un peu décontenancée par les rides et le regard langoureux de Toffu, j’avais très vite été séduite par sa gentillesse et sa sociabilité.

Hormis le fait que Toffu, bien qu’extrêmement affectueux, était un fugueur invétéré, il s’amourachait particulièrement des jeunes enfants qu’il suivait sans vergogne. Maintes fois il faillit se faire envoler par une voiture, mais dans ce domaine, il semblait que le dieu des chiens veillait sur sa bonhomie.

La fatalité allait s’attaquer à mon nouveau compagnon de travail (il m’accompagnait au boulot carpette quelque peu difforme et coqueluche des amateurs de chaleur animale, attendris par ses ronflements diurnes cadencés).

Cette race de chien est sujette aux mastocytomes et Toffu présenta peu à peu les symptômes diffus de cette maladie. J’arpentai alors régulièrement les salles d’attente des cabinets de vétérinaires. Tout fut tenté dans la limite des connaissances médicales de l’époque : exérèse, radiothérapie, chimiothérapie… et multiples traitements médicamenteux.

Mais tout le monde aimait Toffu et la maladie voulait aussi se l’accaparer, les cellules cancérigènes continuaient à proliférer de manière anarchique. Il mourut dans mes bras dans une souffrance indescriptible.

15:38 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (2) | Lien permanent

20/10/2008

Le maître d’école

Le maître d’école se tient debout devant son bureau de chêne, il est grand, un peu raide avec des yeux gris rêveurs, le teint pâle de celui qui reste enfermé pour étudier.

Il a beaucoup d’indulgence pour les enfants remuants, il se contente de les regarder tristement, alors par je ne sais quel miracle de la télépathie et de la persuasion, les enfants se calment, reviennent s’asseoir en lui lançant un petit sourire d’excuse.

Le maître explique qu’il fut un élève dissipé qui faisait le désespoir de ses parents mais qu’il a rencontré sa bonne étoile, un ange gardien qui lui a appris à grandir, à cesser d’être un petit animal remuant, à respecter quelques règles élémentaires de vie en société.
C’est le rôle des enseignants de canaliser l’énergie débordante des élèves et de leur ouvrir des perspectives de vie.

En passant entre les bancs, le maître caresse sensuellement les pupitres de hêtre, le maître aime toutes les essences de bois, lui-même à ses heures sculpte le bouleau : ses personnages sont des enfants rieurs ou des marionnettes dégingandées.

Le maître parle des animaux avec respect, il a troqué le bonnet d’âne des cancres (il n’aime pas voir ces animaux utiles humiliés) contre une couronne de lauriers pour les enfants modèles.
Il est un adepte des Fables de la Fontaine qu’il commente avec talent quoiqu’il n’apprécie pas trop certains de leurs personnages.
Le maître parle du pouvoir de l’argent dont il faut se méfier, il croit plus en la persévérance et au courage pour réussir dans la vie.
Il pense que la vie n’est pas linéaire et que l’on peut être maître de son destin si on choisit la bonne voie.

Les parents se disent que le maître est trop philosophe pour les enfants, qu’il délaisse un peu trop les sciences et les maths pour leur parler d’histoire et de littérature, de morale aussi…
Mais quand ils se trouvent devant lui, malgré les bonnes résolutions prises pour lui demander de changer, ils n’osent plus rien dire : sa haute stature, son attitude digne et raide, sa pâleur de bois blanc, ses yeux tristes et rêveurs en imposent tellement qu’ils ne trouvent pas les mots pour le toucher. Il ne leur semble pas humain, pourtant une véritable gentillesse émane de sa personne. Ils sentent qu’il a dû vivre de grands drames dans sa vie et par respect pour sa dignité, ils ne veulent pas remuer en lui des souvenirs douloureux. Même le directeur, pourtant réputé autoritaire n’ose pas lui faire de remarques sur le contenu de son cours pas très traditionnel.

Tout le monde se rend compte qu’il est le seul à imposer sans fracas aux enfants une discipline bienveillante.

On parle beaucoup de lui, on ne connaît ni son origine ni sa famille, on n’ose rien lui demander, lorsqu’il vous regarde, il vous convainc d’un regard que ces choses n’ont vraiment pas d’importance.
On murmure cependant qu’il est d’origine italienne, de Toscane plus précisément, qu’il vient d’une région boisée et qu’il n’a plus aucun parent en vie. On ne lui connaît pas d’aventures sentimentales, il n’a pas d’amis ni de relations.

Le facteur a fait savoir aux gens du village qu’il recevait une lettre bleue une fois par an, de sa marraine, semble-t-il. Quand le facteur la lui porte, il tient à la lui remettre en mains propres car à ce moment précis, cette lettre diffuse une douce lumière dorée. Votre courrier, Maître Pinocchio !

12:02 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (9) | Lien permanent

29/09/2008

La foire aux monstres

foire aux monstres

Une fois n’est pas coutume : j’ai décidé de prendre mon bâton de pèlerin pour soutenir des jeunes artistes en quête de subsides.
Quelqu’un de mon entourage m’a fait connaître Lune et l’autre, une troupe sympathique dont j’ai assisté dernièrement au spectacle « la foire aux monstres »

Non, ne fermez pas la porte, je sais les sollicitations sont nombreuses, lisez-moi avant de passer au chapitre suivant et si je suis arrivée à toucher votre intérêt, votez pour ces jeunes, pour le spectacle finalisé « la foire aux monstres » mais aussi pour leurs autres projets, tout aussi prometteurs.

Voici mon avis personnel :
Je suis d’avis que quelque chose de bien n’est pas nécessairement original et que quelque chose d’original n'est pas nécessairement quelque chose de réussi.
Eh bien, je dois dire que les deux qualités sont ici réunies, ce n’est pas tous les jours que chaque spectateur devient pendant la durée d’un spectacle l’unique objet d’attention des comédiens.

La foire aux monstres, c’est une invitation à un parcours philosophique à travers les différentes étapes d’une vie, huit étapes y sont représentées dans l’univers calfeutré d’une cabine fermée. Chaque spectateur à tour de rôle est invité à ouvrir une porte puis à la refermer pour réaliser son propre voyage en interaction avec chaque fois un comédien différent.
Et c’est véritablement magique si on accepte de jouer le jeu.
Le spectacle suit le fil chronologique du temps, de la naissance en passant notamment par la création de l’image de soi, la rencontre de l’autre, les choix de vie, le rêve, l’espoir, les voyages dans la tête et quand la vie se craquelle la vieillesse et la mort qui enterre jusqu’à l’ombre des rêves.

Chaque tableau est enfermé dans un cocon confortable ou inquiétant selon l’inspiration du meneur et le vécu du spectateur.
On ne peut sortir de là insensible. Un spectacle que l’on garde en soi longtemps après l’avoir vu !
le spectacle suit son petit bonhomme de chemin, il a d'ailleurs été présenté en Espagne!

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La compagnie Lune et l'autre
(avec entre autres:)
Florine Delory, Nathalie Maufroy, Guillaume Dumont, Chloé Périlleux, Virginia Petranto, François Demoulin, Alexandre Dewez, Elfie Dirand, Marie Ouguergouz, Martin Firket, Cécile Vangrieken, Caroline Leboutte, Marion N-Guyen Thé, Gabriel Da Costa, Olivier Conrardy, Anne-Catherine Régniers, Marie-Sophie Talbot, Olivier Jost, Tara Casey, Bruce Ellison, Marie Paulus, Antoine Delagoutte, Eve Leguebe, Nicolas Arnould, Maxime Pistorio...et leurs amis


N'HÉSITEZ PAS A DIFFUSER et à jeter un œil sur notre site!

www.luneetlautreasbl.jimdo.com

12:52 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (2) | Lien permanent

22/07/2008

L'arbre et le poteau

Un arbre en fleurs

Adossé au poteau électrique

Les bras de bois

Croisés dans le dos

Tourne la tête

À la route

Indifférent

Au défilement

Des camions

Aux klaxons impatients

Perdu au milieu des sillons

 

Il domine la nature ambiante

Je voudrais le croquer

D’un rapide trait de crayon

Ou le figer dans la lumière solaire

Au travers de 

Mon oeil focal

 

Tout l’hiver

Nu de ses feuilles

Entouré de ses bras décharnés

Il est resté planté

 

Il ignore le nom des saisons

Qui passent

Il n’en perçoit

Que le chaud

Ou le froid

 

Il est beau

Majestueux

Collé à son menhir de béton

On ne sait lequel s’accroche à l’autre

Ils sont soudés pour le meilleur et pour le pire

Ils en imposent

Aux fermiers pourtant rationnels

Au milieu du champ

Ils structurent le paysage

Le délimitent

L’embellissent

 

Alliage étrange

Du bois et du béton

De la technique

Et de la matière

 

Un arbre cossu l’été

Adossé au poteau électrique

Tourne le dos

Au monde

Et s’enracine chaque jour davantage.

12:07 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (3) | Lien permanent

04/07/2008

Les tribulations d’une tomate

Dans toutes les catégories d’objets ou d’être vivants, il y a toujours un « vilain petit canard », celui qu’on met de côté parce que pas beau ou insignifiant, ou encore parce qu’on l’a oublié dans un coin obscur.

Je vais vous raconter l’histoire de la petite tomate rouge. Elle dormait parmi ses consœurs dans un carton de la ferme. Une cliente arrive, demande un kilo de tomates, non par choix personnel mais parce qu’il n’y a plus de salade : il faut bien un légume frais pour accompagner le repas du soir ! Première remarque : le choix de la tomate était un choix par défaut.

Au hasard de la main, la fermière emporte notre petite tomate vers de nouveaux horizons, en l’occurrence un sachet plastique transparent. Deuxième remarque : l’emballage n’est pas unique car notre cliente a également acheté des pommes, des poires (non, pas de scoubidous : c’est passé de mode) et des œufs. Elle a les mains encombrées.
« Chic, je vais faire un tour en voiture » pense la petite tomate ronde.
Troisième remarque : grosse déception : c’est une cliente écolo qui chevauche un vieux vélo anglais après avoir fourré les sachets dans les sacs accrochés au porte-bagages. Brrr, il fait noir là dedans et plutôt poussiéreux : sans doute un vélo qui dort dans un vieux réduit plein de toiles d’araignée !

"Tiens, tout le monde s’en va, plouf, je tombe du sachet mal fermé et je me retrouve seule dans le sac sombre. Mais je suis optimiste : on va venir me chercher : on verra bien que je ne suis pas là, j’étais la plus belle du lot.
C’est beau les illusions ! Personne n’arrive, j’entends les bruits de la rue, les cris des enfants en vacances, l’heure tourne, une porte s’ouvre, on rentre le vélo et on ferme la porte.
Au secours, on m’a oubliée, je vais passer une nuit d’épouvante, j’ai horreur de la solitude."

Quelques instants plus tard qui apparaissent comme une éternité, la porte s’ouvre à nouveau, une main entrouvre le sac, me découvre : tiens une tomate que maman a oubliée, je vais faire une promenade à vélo, je ne vais pas l’emporter, zut, j’ai fermé la porte à clé, laissons la sur l’appui de fenêtre dans le jardin.

Les heures passent, le soir tombe, la tomate reste seule.
J’ai bien entendu de nouveau une porte et une voix de jeune fille «  Je ne la trouve pas, elle a disparu, elle était sur le bord de la fenêtre, tu crois, maman que les oiseaux l’ont emportée pour la manger ? »

On n’y voit rien, elle prend son Gsm pour éclairer l’endroit où devrait se trouver la malheureuse. Peut-être qu’elle est tombée.  Sur le sol, les mauvaises herbes font un tapis confortable, mais on n’y voit rien « Elle est peut être partie dans la quatrième dimension. »

La tomate abandonnée ne pouvant réagir verbalement — eh oui, les tomates n’ont pas encore acquis les techniques du langage humain — elle a passé une nuit d’horreur.

Au matin, la jeune fille (fidèle et attentive à la destinée de la tomate) est revenue et l’a retrouvée au milieu des herbes, pleine de rosée et poussiéreuse mais vivante.

Il faut espérer que la tomate recevra, au moment de préparer le repas, un traitement de faveur, la pauvre !

10:24 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (2) | Lien permanent