18/01/2016

Les osselets

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Sur un carré de terrasse envahi par les mousses, les herbes et les terres éparpillées, nous jouions aux osselets. Oh, pas les osselets classiques que l’on achète au supermarché des jouets ou que l’on trouve dans les tiroirs des grands parents, oubliés de tous. Non, d’autres osselets, authentiques ceux-là, restes d’un pied de porc à la viande durcie. 

Les abats étaient le lot quotidien de viande dans cet univers pas riche. Alors les enfants devaient faire preuve d’imagination pour détourner les objets et les transformer en jouets acceptables selon leurs normes. Le plus rongeur d’entre-nous savait montrer les crocs pour achever le pied qui avait cuit pendant des heures sans parvenir à devenir presque comestible. Dans un groupe, il y toujours quelqu’un qui soucieux d’économie ou doté d’un appétit qui n’est pas de gourmet, fait office de finisseur. Pendant un temps indéterminé, il s’était acharné sur le pied, le tournant dans tous les sens, activant ses belles incisives tranchantes. Nous attendions patiemment que le grand nettoyage soit fini, que toutes les particules qui en vieillissant prendraient un  goût de pourri ou se muniraient d’une couche de moisissures selon les caprices du temps disparaissent dans cette incroyable bouche vorace. C’était un perfectionniste et le travail, même s’il durait longtemps, devait avoir fière allure ! 

Les morceaux étaient irréguliers, dame, il s’agissait de vrais osselets provenant d’un vrai animal, pas d’osselets d’opérettes ou préfabriqués dans une manière noble comme l’était le plastique, à l’époque.

Les osselets étaient alignés dans un désordre  dû à la fantaisie de leurs formes.

Formes biscornues qui devaient nécessiter un agencement des règles classiques du jeu. Mais nous n’en avions cure . Nous adaptions le jeu à notre fantaisie et nul arbitre n’était là pour nous contredire. Après la partie, les trophées étaient abandonnés sur le sol comme des orphelins privés de leur famille.

Ils restèrent ainsi pendant des mois traversant les saisons et même pas convoités par des prédateurs affamés. Longtemps après qu’ils avaient été enfouis par les intempéries, quelque jardinier nouveau-venu a dû les identifier, croyant à des vestiges de quelque cadavre d’animal. Il ignorait que ces osselets avaient leur propre histoire dans la nôtre... 

 

12:41 Écrit par Saravati | Commentaires (7) | Lien permanent

Commentaires

Ces osselets sont bien loin des osselets en plastic "made in China" ! On y jouait pourtant avec autant d'enthousiasme et de plaisir.
Ces osselets ont une histoire,une belle histoire, une histoire des bons moments de l'enfance.

Merci pour ce beau partage.

Bonne continuation.

Écrit par : Neila | 18/01/2016

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Saravati,
ce texte est superbe de précision, de cruauté, de dureté: un vrai texte d'écrivain.
J'ai vu les enfants tendus dans leur impatience, le carnassier s'acharnant posément sur l'os.
J'ai vu la dureté du temps et l'imagination des enfants, leur tranquille indifférence une fois le jeu terminé.
Je suis éblouie...
Merci!

Écrit par : Nicole Giroud | 18/01/2016

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j'aurais voulu trouver les mots de Nicole Giroud: ils disent bien ce que l'on ressent à la lecture de ce texte extraordinaire, d'une grande qualité.

Écrit par : michèle | 18/01/2016

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C'est en effet un texte comme on aimerait en écrire, tant pour le fond que pour la forme, c'est très fort.
En plus tu fais ressurgir quelques souvenirs, j'ai joué dans mon enfance, avec de vrais osselets. J'ignore qui les rongeait, mais la mère de famille les faisait longuement bouillir à l'eau de javel avant de les donner à ses enfants. Evidemment moins carnassier que dans ton récit:)
Merci pour cette page de lecture exceptionnelle.

Écrit par : almanito | 18/01/2016

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@ Neila
Je n'ai pour ma part pas joué aux osselets, sauf une fois chez une copine de classe pendant que les adultes étaient aller voir une course cycliste qui passait près de chez eux. Mais ces petits objets si malléables et si capricieux dans leur choix m'ont laissé un beau souvenir...

@ Nicole
Merci pour votre enthousiasme. J'en suis vraiment touchée. Qu'êtes-vous en train d'écrire en ce moment ?

@ Michèle
C'est cette photo qui m'a inspirée ce texte, je trouvais ces os particulièrement expressifs et je les ai faits "poser" ce qu'ils ont accepté avec une grande sagesse !i


@ Almanito
Tu m'apprends des précisions techniques que j'ignorais, ignorant le contexte social où se déroule mon histoire. Merci pour ta lecture !

Écrit par : saravati | 20/01/2016

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Après le mystère "des oiseaux" voici le mystère de osselets LOL. Moi par contre, et c'est pas drôle du tout... je voudrais bien savoir où sont les os de mon brave Tigrou qu'une personne a sortit de son trou me laissant un bien gros chagrin. Sorry. Toutes vos images sont belles. La 4ième à gauche représente quoi? un petit truc rose m'intrigue LOLOLOL

Écrit par : claire | 20/01/2016

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Très beau texte, qui parle d'une enfance pas forcément facile.
Jamais joué aux osselets par contre. Pour rester dans le thème "faire preuve d'imagination", j'ai un joli souvenir dans une médina au Maroc, où les vendeurs passaient le temps en attendant le client avec un jeu de dames, où les pions étaient des rondelles de carottes et de navets (Enfin pour les navets, j'ai un doute, tout ce dont je me souviens c'est que c'était blanc)

Écrit par : Pastelle | 21/01/2016

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