27/05/2014

Les coupures

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Sa fortune, on disait, qu’elle l’avait faite sur la misère, dans ces maisons abandonnées du temps de l’évacuation, on l’avait souvent aperçue dans ces lieux qui auraient pu devenir décombres

La réputation était faite, elle n’en avait cure. Elle grappillait le moindre franc à croire qu’il lui avait coûté sa dignité première. Elle avait pourtant sacrifié un peu de son magot pour payer des études à ses fils, qu’ils sortent du lot, qu’ils dénoncent l’opprobre où on l’avait si justement reléguée, elle et sa famille.

Fière de ses fils, elle était, l’un médecin des corps et l’autre sculpteur des esprits, instituteur de village, à la source de la connaissance, un jour, il deviendrait directeur d’école ou maire, qui sait !

A ce dernier, elle avait choisi une épouse d’un milieu supérieur, fille de bourgeois qui n’a jamais vraiment compris comment elle avait atterri dans cette famille à la réputation douteuse, avare et autoritaire, elle, la petite bourgeoise qui jouait si bien du piano, comment elle avait pu tomber amoureuse de ce rustre qui n’aimait que sa mère et comptait le moindre franc, comment elle avait pu lui donner quatre enfants, comment elle avait pu perdre tout contact avec la vie extérieure.

Quant à la mère, elle continuait à régner sur le cœur de son fils, vérifiant ses dépenses influencées par une enfant gâtée, habituée à assouvir ses caprices. Tous les soirs, il allait chez sa mère et laissait sa belle seule avec la marmaille, lui, de la marmaille, avait donné pour la marmaille des autres , des paysans, de temps en temps, un cerveau plus éveillé qu’il avait pris sur son aile, toute la journée, à torcher les cerveaux ! Elle devait aussi apporter son écot en sacrifice et dévouement.

Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer cette plante de serre sensible et fière, après qu’elle eut perdu une fille morte dans un accident de voiture et son mari, mort d’avoir trop vécu dans une insatisfaction récurrente.

Elle m’avait croisée, lorsque j’étais enfant, elle se souvenait de mon nom et de mon visage, elle s’est arrêtée près de moi et a commencé à me parler, c’était une âme belle et sensible, je savais qu’elle avait repris le chemin du clavier et qu’elle offrait gracieusement des leçons de piano aux enfants du village. Elle me prenait à partie comme si j’étais une proche parente et moi qui savais le parcours terne et morose qu’elle avait suivi, j’étais étonnée de cette lumière qui émanait d’elle, de cette intelligence qui avait dû extérieurement se saborder pendant toutes ces années de mariage. Elle m’expliquait que son mari était un collectionneur invétéré et que le grenier était plein de toutes les coupures de journaux qu’il avait pendant des années découpées et classées par thèmes, plus par addiction que par intérêt.
Et la première chose qu’elle avait fait après sa disparition, c’était de récupérer cet espace magique dont il l’avait privée pendant si longtemps, oui, elle avait tout jeté, sans le moindre remords …

12:18 Écrit par Saravati | Commentaires (10) | Lien permanent

20/05/2014

Sans parapluie

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C’est bien ma veine

Elle est encore en retard

En plus il pleut

Et la dernière fois qu’il pleuvait

Fichu pays

Je lui ai laissé mon parapluie

Peut-être qu’elle ne viendra pas

Et je vais devoir regarder

Passer les gens

Et leur cortège de parapluies

Qu’est-ce qui m’a pris

De fréquenter cette fille 

Sans parole ?

Si au moins

J’avais mis mon chapeau …

10:07 Écrit par Saravati | Commentaires (10) | Tags : parapluie, attente | Lien permanent