26/01/2013

Olivetti

 

Camillo-Olivetti.jpg

On écrivait pour rire.

Dans le grenier de ma tante qui était aussi ma marraine, non, pas vraiment mais parce qu’elle était la marraine de ma sœur aînée. Et que les titres une fois décochés passent à la fratrie entière.

Dans le grenier de ma tante-marraine, on accédait par une trappe, on dressait l’échelle accolée au mur juste derrière un vieux buffet qui la cachait partiellement.

Puis on montait une à une les barres étroites de l’échelle. C’était un immense grenier, presque vide. A part quelques cartons fermés qui n’intéressaient personne, oubliés de tous, même de celui qui les avait relégués là.

Les hauts murs laissaient apparaître la toiture orgueilleuse et rassurante.

A l’heure des constructions mansardées, un grenier comme celui-là était une véritable merveille.

Moi, je ne voyais qu’elle : couchée sur une petite table de bois : la belle Olivetti noire cerclée d’or, l’objet de tous nos désirs d’écrivain du dimanche, vacances et jours fériés, la porte ouverte à tous les possibles.

Je me targuais de mon droit d’aînesse pour en avoir la jouissance non pas exclusive – mes cousins en étaient les légataires officiels – mais prioritaire – mon autorité basée sur une imagination débordante était incontestable et incontestée.

Alors commençaient les scènes de tribunal où je notais  dans un grand catalogue de papiers peints, merveilleux grimoire- les griefs que je reprochais à mes compagnons présumés coupables.

Nous nous relayions en tant que greffiers assujettis auprès de la belle Olivetti un peu déglinguée mais pour nous grandiose rouage de l’administration.

Nous ignorions son origine, nous supposions qu’elle était un vestige de l’époque où notre oncle était secrétaire communal avant de partir pour la guerre et d’y rester prisonnier pendant près de quatre ans.

Ce n’était là que présomptions mais nous préférions laisser subsister le doute dans l’histoire de la machine plutôt que d’être confrontés à une navrante banalité.

Elle avait bien souffert et ses touches se déposaient de manière tout à fait irrégulière sur le papier.

Elle épinglait de manière hésitante les noms des accusés la liste de leurs méfaits, la condamnation qui les guettait.

Dans le banc des coupables, toujours les mêmes, après avoir clamé une vaine innocence, on riait sous cape et on lui assénait de petits coups, juste, pour ne pas l’achever …Elle n’a jamais protesté, c’était une vraie professionnelle !

Photo : http://es.wikipedia.org/wiki/Archivo:Camillo-Olivetti.jpg

13:03 Écrit par Saravati | Commentaires (17) | Lien permanent

Commentaires

Un fabuleux grenier avec une remarquable machine qui a suscité au moins une vocation!

Amitiés,
Marc

Écrit par : Charlier | 26/01/2013

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Tes tranches de vie, que tu contes si bien, sans t'apesantir avec une nostalgie emphatique, sont un régal. Merci; je vais essayer de me faire + présent sur Skynet.

Écrit par : Edouard | 26/01/2013

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Ah, les souvenirs de grenier, Saravati ! Celui-ci est délicieux. Merci pour "the letter".

Écrit par : Danièle | 27/01/2013

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L'enfance se permet tout et l'imagination fait le reste. Tu n'as pas eu une enfance banale et je pense qu'elle continue à vivre en toi. Je te souhaite une très belle soirée.
Amicalement.

Roger

Écrit par : roger DAUTAIS | 27/01/2013

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Merci d'être passée sur mon blog; celui-ci est très créatif; j'adore la poésie des photos!

Écrit par : Ritournelle | 28/01/2013

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Ah! le droit d'aînesse!! :-) j'en ai abusé moi aussi...

Écrit par : helenablue | 29/01/2013

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Délicieux et amusants souvenirs...si bien narrés, merci!

Écrit par : colo | 31/01/2013

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@ Marc
Merci !

@ Edouard
Merci d'être revenu... c'est aussi pour que ceux qui partent que nous écrivons pour qu'ils reviennent :-)

@ Daniéle
Même si ce n'était pas mon grenier, je me le suis un peu approprié !

@ Roger
Je ne sais si mon enfance fut banale ou pas, mais je pense que je l'ai vécue avec beaucoup de bonheur.
Amitiés.

@ Ritournelle
Oh, les photos parlent d'elles-mêmes même si j'essaie de leur donner quelque orientation :-)

@ Helena
On ne peut pas avoir tous les inconvénients d'une situation :-)

@ Colo
C'est fou comme en vieillissant les souvenirs se bousculent à l'entrée...merci ! Peut-être parce qu'on passe plus de temps avec un soi-même un peu oublié ?

Écrit par : saravati | 01/02/2013

J' aime bien ce texte où l' on entend distinctement le tacatacatac de la machine couchant sur le papier des crimes imaginés et crapuleux à souhait.. :)

" On écrivait pour rire "
On ne fait pas autrement aujourd' hui, je crois.. :)

Écrit par : agnès | 02/02/2013

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Au moins les condamnations, bourrées de fautes de frappe, pouvaient-elles être contestées :)
Il me plait même de penser que la vieille Olivetti, avec ses touches fatiguées, devait parfois d’elle-même réduire la peine de 20 ans à 2 ans. Cela devait faire le bonheur de tous ces innocents en culotte courte, condamnés par la seule volonté tyrannique de leur grande cousine de monopoliser la machine à écrire.

Écrit par : Feuilly | 02/02/2013

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Doli vetti, ne pas s'en plaindre non, les souvenirs remontent et se crient ! à la machine !

Extra !!! Tu avais bien raison de faire valoir ton droit des naisse ... pas que les objets ont une Aime !

M comme machine à l'écrit !

Écrit par : Veronica | 03/02/2013

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les trésors en grand jet !

Écrit par : Veronica | 03/02/2013

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@ Agnès
Les enfants ont une conscience innée des méfaits réels ou imaginaires.
Tant mieux si on écrit pour rire, on n'a pas toujours l'occasion de le faire, alors profitons.

@ Feuilly
Oh, cessez de diaboliser cette grande cousine, après tout, elle n'était pas si méchnate :-)

@ Veronica
Déjà l'époque, les machines feu zéla moi et les traits zor en grand jet reste-taies dans les raies ions !

Écrit par : saravati | 03/02/2013

Joli souvenir !
J'ai connu ce genre d'engin, mais je n'aimais pas trop, changer le ruban me posait un problème insurmontable :-)
Je ne sais pas pourquoi,j'étais mal à l'aisa dans un grenier, un jour sur un vieux cahier,je me suis mise à écrire une petite nouvelle ( le titre - Le grenier de Virginie ) Ma mère l'a trouvé et est devenue toute pâle, mais pourquoi ce titre ? elle semblait tellement troublée que j'ai arrêté d'écrire cette nouvelle.
Plus tard j'ai appris que mon arrière grand-mère Virgnie s'était pendue dans son grenier !

Écrit par : Pâques | 03/02/2013

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Les greniers se suivent et ne se ressemblent pas.
Certains emportent avec eux d'immenses blessures. Je suis très émue par ton histoire !

Écrit par : saravati | 05/02/2013

Cet article me ramène au temps de mon adolescence littéraire, avant le tout-ordi, nous écrivions sur une petite machine à écrire, rien d'aussi majestueux que l'Oliveti de la photo, mais une machine à écrire, c'était un luxe !
Elle était à ma soeur, bien sûr, elle était l'aînée et se targait de littérature tandis que je passais pour une enfant ennuyeuse et austère parce que j'étais scientifique mais en secret j'écrivais... il y a peu, ma soeur m'a avoué combien elle enviait mon aisance...

Écrit par : MARIE | 13/02/2013

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Contente de réveiller des souvenirs chez toi, les machines à écrire peuvent conter tant de secrets et gardent en mémoire les ambiances qu'ils ont créées.
Les grandes soeurs sont souvent bien cruelles, au fond elle t'enviait d'être polyvalente.
Chez moi, nous étions quatre mais j'étais la seule qui écrivais quand ce n'était pas "nécessaire". Puis la vie a pris le dessus mais le virus est toujours resté ancré prêt à se réveiller au moindre printemps !

Écrit par : saravati | 14/02/2013

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