18/07/2011

Nickie

amitié,hésitation

J. :  pardon d'avoir mis ta photo sur un texte qui n'a absolument rien à voir avec toi.

A l’école, je m’étais prise d’amitié avec Nickie ou plus exactement, Nickie s’était prise d’amitié pour moi.

Nickie était une jolie blonde, très mince, cheveux bouclés, teint mat, yeux noisette parsemés d’or.

Et toujours cet air émouvant du petit poussin qui sort de son œuf et se demande où va le monde, un air qui plaisait aux garçons, allez savoir pourquoi ! Elle leur plaisait beaucoup, du moins au début.

Mais Nickie avait un faible : c’était la reine de l’hésitation. Il fallait avoir une patience admirable pour suivre les soubresauts de sa conscience dessinés en forme de points d’interrogation.

Travailler avec elle relevait de la gageure. Non pas qu’elle semât la zizanie, mais ses questions d’ordre existentiel ou pas étaient un frein réitéré qui diluait  l’énergie du groupe.

Moi, malgré cela, je l’aimais bien. Ses hésitations et ma timidité semblaient faire bon ménage sans présager de l’efficacité de notre collaboration.

J’aimais et je redoutais sa fragilité à fleur de peau. Sans imaginer son histoire, je pensais qu’elle avait dû connaître des turbulences durant ses premières années et qu’elle ne s’en était jamais remise tout à fait ; elle flottait dans un monde hybride entre l’enfance et l’âge adulte, future ou déjà femme-enfant.

Elle m’avait révélé avoir été fort malade et cette situation avait grandement perturbé son caractère. Le moindre écart (manque de sommeil, soirée bien arrosée, contrariété …) la rendait vulnérable.

Je l’aimais bien et bien qu’elle fût plus âgée que moi, la considérais comme ma petite sœur. Une sœur un peu secrète et qui ne se découvrait qu’à demi-mots.

Je respectais sa discrétion, n’étant pas du genre à raconter ma vie.

Elle me parlait de ses nombreuses déceptions amoureuses, de ses réguliers soubresauts d’espoir. Elle se rendait compte qu’elle commettait toujours les mêmes erreurs en se convaincant que les hommes ne pouvaient la comprendre.

Quant à moi, je m’étais platoniquement entichée d’une espèce de révolutionnaire gauchisant à la culture plus qu’orientée. Il ne daignait même pas poser les yeux sur moi, moi qui arrivais à peine à placer deux mots cohérents dans une conversation où il prenait part. J’ai fini par lui trouver des accointances avec un disque rayé qui tournait presque à vide. Je me contentais d’être une élève studieuse, non pour me consoler, mais par manque d’imagination car je l’avais toujours été.

J’avais à cette époque une excellente mémoire et j’étais championne en statistiques (ne me demandez pas pourquoi, il s’agissait pour moi, d’un simple exercice mental)

Pour cela, Nickie m’admirait et se collait à moi pendant les interros.

Elle avait une autre copine originaire de son coin mais qui n’avait pas ma patience quand il s’agissait d’écouter ses doléances. Moi, je laissais Nickie s’exprimer, en laissant tomber de temps en temps, quelques remarques ironiques dont elle ne semblait pas comprendre le sens profond.

Tant bien que mal, elle acheva sa scolarité et je la perdis de vue.

Je n’avais pas envie de rester connectée à ces gens qui avaient partagé une vie d’étudiante où je ne me sentais pas épanouie.

Nickie, non, plus ne fit pas l’effort de garder le contact. Peut-être reprit-elle son prénom originel moins genre séries américaines et redevint-elle Nicole. Peut-être se maria-t-elle       après avoir longuement hésité entre les prétendants éventuels.

Dernièrement, après avoir été maintes fois sollicitée pour participer à des réunions d’anciens combattants, j’ai fini par m’y rendre. J’y ai appris que Nickie était morte à 30 ans. Nul ne sut me dire de quoi mais je pensais que la maladie mystérieuse qui la minait mystérieusement et couvrait sa vie de grandes traînées d’ombre avait fini par reprendre le dessus.

J’ai gardé, non vieillie, l’image de ses grands yeux bruns étonnés et interrogatifs et de ses boucles blondes qui lui donnaient l’air d’un ange fragile et pensif. 

14:59 Écrit par Saravati | Commentaires (15) | Tags : amitié, hésitation | Lien permanent

Commentaires

Cadre bien posé dès le départ. Belle étude de personnage (Nickie) : narrateur non-omniscient qui laisse une bonne part à l'intrigue (somme toute bien progressive).
Chute triste, bien relevée en "songe" (irréalité du personnage dans la mort... sympa idée).
Dans la structure, tous les ingrédients sont là.
Ton texte me sied très bien ;-)

Écrit par : anonyme | 18/07/2011

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@ Anonyme
Merci pour cette belle analyse.

Heureusement que je n'ai pas pensé à tout ça avant d'écrire sinon je n'aurais pas encore commencé :-)

Écrit par : saravati | 20/07/2011

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Mais ça, ça que j'ai dit, tu le fais par intuition. Nous, pauvres écriteurs que nous sommes, le faisons aussi ;-) et.. sur blog, l'écriture ne coûte pas, c'est du fun ;-)
mais lorsque elle surgit comme ça, comme toi ! c'est que la main n'a plus besoin de la tête pour écrire ;-)
(dans ce cas, j'aime dire que c'est la main qui écrit et non pas la tête ;-)
Dès lors que tu as conscience de la structure (du texte quel qu'il soit)... vient ensuite l'organisation... mais ça, c'est encore du tout simple qui vient aussi par pur réflexe ;-)
pardon de ma longueur... @+

Écrit par : anonyme | 21/07/2011

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J'adore : "J’ai fini par lui trouver des accointances avec un disque rayé qui tournait presque à vide."
Mais "originaire de son coin ", je ne vois vraiment pas où ça peut-être. Pourtant j'ai recherché sur la carte...

Écrit par : thaddée | 22/07/2011

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Le passé ne ressurgit qu'en rêve. Nickie garde tout son mystère et c'est tant mieux. Bravo !

Écrit par : Danièle | 25/07/2011

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@ anonyme
-^:)
Merci de décrire ces sueurs d’écriveurs.
Et la longueur n’est jamais à blâmer quand elle exprime des idées à partager !

@ thaddée
Je ne sais pas exactement car la narratrice n’y est jamais allée, d’autant plus qu’elle igonorait où …

@ Danièle
Quand les personnes ne sont plus là, en rêver leur donne une forme de nouvelle existence », c’est vrai ! Merci.

Écrit par : saravati | 26/07/2011

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Je crois que nous portons tous un peu de "Nickie" en nous par ces amis qui, souvent, trop jeunes ont été happés par quelque chose qui les dépassait.
J'ai, comme ça, en mémoire quelques images et à travers votre "Nickie", que je salue, je leur rends hommage aussi.
Merci, Saravati.
A bientôt

Écrit par : Rockaroundthebuzz | 27/07/2011

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@ Rockaroundthe bizz (un peu long comme pseudo, non ?)
Les germes de nos vie ont ces racines souvent indicibles pour les autres loin dans notre histoire.
Merci J.

Écrit par : saravati | 01/08/2011

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Un récit attachant. Nickie, par la magie de la narration, devient un peu notre amie.

Écrit par : gballand | 02/08/2011

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@ gballand
On n'a jamais assez d'amis ! Merci.

Écrit par : saravati | 03/08/2011

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Trois points de suspension pour une fin qui ne s'achèvera pas. :)

J'aime bien ce portrait, d'une autre vie.

Écrit par : caro.carito | 07/08/2011

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@ caro carito
Il n'y a de fin que lorsqu'on est complètement oublié.
Ce qu'on ignore de l'autre vie, on peut toujours l'imaginer !

Écrit par : Saravati | 10/08/2011

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Ce portrait est émouvant, à l'image même de la photo qui en fixe l'avenir et déjà le passé.

Le regard est saisi par l'objectif ou les lignes, à la manière d'un "fixateur" (comme on disait au temps de l'argentique) qui rend éternel - tant que l'on peut le contempler - un moment de vie sans doute inoubliable.

Écrit par : Dominique Hasselmann | 28/08/2011

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@ Dominique
Vous avez bien cerné la démarche. Fixer un moment de vie et le rendre presque palpable pour les autres, redonner la vie à quelqu'un qui n'est plus à travers de petites touches qui apparaissent comme par miracle grâce au fixateur. Celui qui a connu le plaisir de la photo argentique n'oublie jamais ce bonheur inégalable d'une (re) création d'un univers suspendu.

Écrit par : saravati | 29/08/2011

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Je découvre votre blog par l'intermédiaire de Sagine. Je suis heureuse de vous lire. Il y a des gens qui passent dans nos vies dont on a besoin de laisser une trace. Un très beau portrait.
Je reviendrai vous lire.
Amitiés,
Béa

Écrit par : Béa | 10/09/2011

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