14/03/2011

Téléphone privé

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Nous faisions office de cabine téléphonique

Un téléphone mural

Collé au papier peint du vestibule

Attirait tous les bavards du quartier.

Il ne faisait pas bon se révolter dans une famille où les portes s’agitaient comme des portes de saloon

Toujours dérangée

Pour n’importe quelle raison valable ou pas

Un malade

Un colis qui n’arrive pas

Un cousin à inviter

Une administration à contacter.

 

Et moi, dans mon coin

À abhorrer ces allées et venues intempestives.

 

Ma mère faisait preuve d’une placidité abusive

D’une discrétion plus que légendaire

D’une patience illimitée.

Je lui en voulais de laisser ainsi

Sa porte ouverte aux courants d’air du voisinage

De se faire la confidente

De ces secrets d’alcôve

Révélés au grand jour.

 

Alors quand j’avais épuisé mon capital patience

Que j’avais dans ma tête caricaturé méchamment les visages

Et leurs expressions respectives

Je partais dans les prés

Pour écouter les oiseaux

Et courir les papillons

Ou sentir la caresse rugueuse

Du vent

Découvrir un chien errant

Que j’aurais pu adopter au grand dam

De ma mère.

 

Une famille

Étrange

particulièrement

Défilait en pièces détachées

Chez moi.

 

Ils vivaient en tribu

La mère si vieille toute édentée

Le père invisible au bataillon

Avait-il jamais existé ?

Paula la fille simplette

Elle avait eu un jour prolifique des paroles historiques

On avait fait une chanson

Ma mère faisait le ménage en s’excusant« Y a toujours de la poussière »

Elle avait répondu dans un sursaut de génie

« aieaieaie »

Ces paroles n’étaient pas tombées dans l’oreille de sourds (nous) et nous chantions à tue-tête ce refrain entraînant et poussiéré !

 

Bien sûr quand la belle Paula n’était pas là

Quand elle était partie

avec ses dents en avant

qui lui donnaient l’air de toujours presque rire.

 

Irma la triste sœur

La noire

Pour Paula la lunaire

parlait par monosyllabes

Et ne nous regardait pas

Qui ne vint plus au bout de quelques temps

Et je m’imaginais qu’ils la tenaient séquestrée dans une chambre noire comme ses dents et sa peau

Ou qu’un prince (pas) charmant l’avait ravie

Appréciant ses silences respectueux.

 

Joseph le chef de famille

Le fils aîné, le responsable

Le moins atteint sans doute

Un mégot suintant écrabouillé aux commissures des lèvres

Qu’il ne lâchait pas même quand il mâchouillait ses mots

Avec sa voix aiguë

Et ses notes en fausset

Qui faisait des « contes » idiots et qui en riait pour inciter les autres à faire de même.

 

Maurice

Le méchant

Qui me lançait des pierres

Quand je courais prendre le bus

Puis plus tard me regardait de travers de son œil borgne ou de l’autre, je n’ai jamais rien su

En cherchant quelque réaction de ma part devant ses discours incongrus

Je ne lui ai jamais adressé la parole

Parfois un simple bonjour

Plus par réflexe conditionné

Que par courtoisie.

 

Quand je l’entendais arriver

Je filais dans la cuisine

Il restait longtemps

À parler pour ne rien dire

Il savait que j’étais là

Et espérait que je finirais par me manifester

Mais je restais cachée

Furieuse d’être ainsi bloquée

De ne même pas pouvoir m’enfuir dans le jardin

Par une porte qu’il guettait sans faille.

 

Ils sont tous morts

Maintenant

Et leur mort comme leur vie me fut indifférente.

 

 

19:48 Écrit par Saravati | Commentaires (17) | Lien permanent

Commentaires

Pas tant que ça indifférente, Saravati. Puisque tes mots.
Un texte plein de recoins comme je les aime.

Écrit par : lise d'aujourd'hui | 15/03/2011

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Le téléphone public était accroché au mur de mon bureau. Le village s'appelait prosaïquement "Arbre". La cure était vide. L'école privée depuis longtemps des rires et des pleurs d'enfants. Les châtelains estimaient pouvoir continuer à faire la pluie et le beau temps. Les renards étaient gazés et les lapins victimes de la myxomatose.
Mais quand les quatre sonneries (deux au rez et deux à l'étage) sortaient le téléphone de sa torpeur, tout le village dressait l'oreille. Et les corneilles allaient se faire voir ailleurs.

Écrit par : JEA | 15/03/2011

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et maintenant dans la rue ou un peu partout dans l'espace public, ce n'est plus un téléphone qui nous inonde de ces fragments de vie mais des centaines..
c'est terrible je trouve... indécent et inutile.

Écrit par : charles | 15/03/2011

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quelle peinture ! avec ses touches de lumière et ses coins d'ombre. quels portraits ! tu pourrais en faire un roman !

Écrit par : madame de K | 15/03/2011

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je dis comme Lise! mais je trouve que ce texte est l'un des meilleurs que tu aies écrits, vraiment, trés émouvant

Écrit par : aléna | 15/03/2011

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Quelle horreur ...je parle du mégot suintant !

Écrit par : Gérard | 15/03/2011

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Très beau texte, quelle "richesse" dans tous ces personnages ! et quel besoin d'évasion et de beauté pour cette petite fille ...

Écrit par : Laurent | 16/03/2011

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moi aussi je suis partie dans les prés, peut-être un jour je t'ai rencontrée... nous avions parlé beaucoup de ce temps là et puis la nuit est venue, il a fallu rentrer... les retrouver.

Écrit par : Lautreje | 16/03/2011

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@ Lise
Ravie de te revoir. Ah, les recoins, ça ouvre plein de perspectives !

@ JEA
A l'époque où le téléphone n'était pas un gadget ou une prothèse, ils avaient tant d'histoires à raconter.
Merci pour cette tranche de vous. Vous n'aviez pas l'air de les apprécier, ces châtelains !

@ Charles
Les gens ont perdu la pudeur des mots et les clament à tous les coins de rue. Une pollution par le bruit et par la profusion d'intime ! Je déteste téléphoner en public !

@ Madame de K
Merci. Un roman, tu dis mais c'est un travail énooorme et j'aime tant les miniatures :-)

@ Aléna
ça me touche ce que tu me dis. Alors j'arrête ?
Tu aurais pu dire : peux mieux faire et j'aurais continuer ;-)

@ Gérard
Je trouve aussi, ça dégouterait de fumer ...à vie !

@ Laurent
Merci, ah ce besoin d'évasion que l'on finit par canaliser, il revient à chaque printemps !

@ Lautreje
C'était donc toi, cette ombre bienveillante à qui j'ai confié mes petits secrets ?

Écrit par : saravati | 17/03/2011

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Quel humour !

Écrit par : Danièle | 17/03/2011

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peux mieux faire!
(quelle horreur! qu'est-ce que tu me fais dire! je ne le dirai pas deux fois!!!)
:)

Écrit par : aléna | 18/03/2011

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@ saravati

Rassurez-vous, ces châtelains hautains me le rendaient bien !

Écrit par : JEA | 18/03/2011

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@ Danièle
:-)

@ Aléna
Tu l'as dit !

@ JEA
Incompatibilité d'humeurs sans doute ! Châtelains au teint sombre !

Écrit par : saravati | 19/03/2011

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Photo à l'image de votre texte : mystère à coeur ouvert.

Écrit par : Dominique Hasselmann | 05/04/2011

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@ D.Hasselman
Mystérieux comme peuvent l'être les souvenirs dans le coeur des enfants ! Etrange aussi, cette façade de maison apparemment abandonnée, agrémentée d'un tapis de fleurs, dans un petit village le long de la Loire ...

Écrit par : saravati | 05/04/2011

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Un réalisme qui n'empêche nullement le mystère; mystère du à la compexité des rapports familiaux.
De même une cruauté qui n'entache en rien l'innocence...

Écrit par : Geraldine | 01/05/2011

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Je comprends ton besoin d'évasion; ma mère aussi aimait accueillir toutes les âmes en peine :-)
Ce texte est très beau!!

Écrit par : Pâques | 10/05/2011

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