15/05/2010

Rendez-vous en cascade (fin)

homme sur banc 2 red
Dans les journaux, il cherchait les faits-divers : avait-elle eu un accident, avait-elle été la victime d’un crime passionnel, elle qui collectionnait les amants comme on effeuille une marguerite ?

 

Il lisait des romans d’amour, il se projetait dans les personnages obstinés, il aimait La plage d’Ostende :  il aurait pu être cette fillette qui s’était battue pour son amour et qui avait tout estompé autour de lui ; mais chez lui, c’était elle l’enfant et elle n’aimait que son plaisir.

Et puis, il écrivait à la manière des Vagues, de longues conversations qu’il lui dédiait en l’imaginant enfin réceptive.

Les jeudis passaient, les feuilles étaient tombées, le givre avait recouvert les cadavres de plantes, la neige les avait dissimulés, les bourgeons étaient apparus, les boutons aussi, le banc gardait tout au long de ce fil du temps la chaleur qu’il lui transmettait chaque semaine pendant ces deux heures qu’il passait avec son souvenir.

 

Il n’avait pas eu envie de la revoir ailleurs, il n’avait plus fréquenté les endroits où il était presque sûr de la rencontrer.  C’était là, dans ce parc désoeuvré, à l’entrée du musée qu’il aurait voulu l’initier, à sa culture, à sa façon d’être, de penser, d’envisager l’avenir.

Les autres femmes qu’il avait connues, avec qui il avait vécu n’étaient plus rien, n’avaient jamais existé que dans un monde parallèle où il ne se retrouvait plus.

Elle, elle l’avait initié à l’inconstance, à l’indifférence moqueuse, à la versatilité.

Pour la rencontrer, elle qui n’existait plus que dans son imagination attisée par un souvenir pâlissant, il avait creusé autour de lui des fossés infranchissables, ne parlait plus, ne regardait plus autour de lui, ne rêvait plus qu’éveillé.

 

Par la fenêtre du musée, la belle conservatrice observait cet homme pétrifié chaque semaine durant deux heures et puis lentement sorti de sa léthargie en dépliant son grand corps ankylosé dans un rituel tout empreint de dignité.

Elle ne connaissait que la rondeur de son dos et de temps en temps, une esquisse de profil qui allait et partait aussitôt se remettre dans l’axe.

Elle s’était attachée à lui, distraite de son travail minutieux, essayait d’imaginer son histoire, la rendait chaque fois différente.

 

banc décoloré def 2  mg 7693 (
Puis un jour il ne vint plus à ces rendez-vous manqués à double échelle, elle sut qu’il était mort ou malade, elle savait à quel point il était fidèle au fantasme qu’il avait laissé fleurir et refleurir sur le banc décoloré.

Ce soir, le soir de la dernière station dans le parc, après la fermeture du musée, pour la première fois, elle alla s’asseoir sur le banc et les larmes aux yeux en l’entourant de ses bras, elle laissa libre court à son manque !

11:51 Écrit par Saravati dans Dérives fictionnelles | Commentaires (13) | Tags : banc, rendez-vous, amour | Lien permanent

Commentaires

Regards. Absence. Imaginaire...

Écrit par : Marcel | 15/05/2010

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et elle va l'attendre à son tour? Il y a un film de Kitano dont l'un des personnages attend toute sa vie, sur un banc, l'homme qui fut son fiancé. Elle attend pdt 30 ans, il revient mais elle ne le reconnait pas. ils deviennent amis, elle décide d'attendre ce nouvel amoureux, mais il se fait tuer à la sortie du parc. Et elle continue d'attendre celui qu'elle a toujours aimé.
J'aime bien ce passage de relais des désirs, des fantasmes inaccessibles et impossibles. C'est bcp de la vie, il faut le dire...

Écrit par : aléna | 15/05/2010

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Il valait mieux qu'elle ne vienne pas, ils sont tellement différents :-)
La belle conservatrice lui convenait mieux!
Il est seulement malade, il va revenir et s'assoir près de cette femme mystérieuse et ...
Bon week-end!
Marcelle

Écrit par : Pâques | 15/05/2010

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La photo me rappelle une sculpture à Huy ?!?

Écrit par : JEA | 15/05/2010

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JEA Photo prise à partir d'une fenêtre du Musée des Beaux-Arts de Dijon, aussi intéressée par ce qui se passe dehors que ce qui se passe dedans (fort beau musée !). Vous pourriez préciser de quelle sculpture, il s'agit,je ne suis jamais allée à Huy ?

Écrit par : Saravati | 15/05/2010

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Quand es-tu allée à Dijon??? c'est ma ville! et maintenant je vois très bien d'où tu as pris cette photo! Ce banc est dans un tout petit parc très ancien (15ème siècle) avec de très beaux arbres. ça alors!!

Écrit par : aléna | 15/05/2010

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Aléna De retour de Savoie, suis passée dans cette très belle ville.
Et l'homme au chapeau, tu le reconnais (non, ce n'est pas DPL) ?

Écrit par : Saravati | 15/05/2010

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@ Saravati Une sculpture de Sylvana Belletti :
- "Le lecteur"
au coin de la rue du Pont
et de l'avenue des Ardennes...

Écrit par : JEA | 16/05/2010

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L'attente

peur de sa peur
les trains ont du retard
viendront ils
le petit pied s'était coincé dans le rail et le passage à niveau se refermait
mais enlevez donc la chaussure...

Écrit par : laurence | 16/05/2010

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ben la prochaine fois tu t'arrêtes et tu m'appelles!! d'acc?

Écrit par : aléna | 16/05/2010

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enlacer un absent de tous ses bras
quelle ampleur, quelle amplitude

Écrit par : Gilbert Pinna, le blog graphique | 16/05/2010

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Oh ce banc! Bon... Sinon, merci de me faire chialer juste au moment de téléphoner à... (C'est très beau, atmosphère, atmosphère...)

Écrit par : Depluloin | 16/05/2010

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Banc déserté @ Marcel
Il est des absences qui sonnent plus haut que certaines présences !

@ Aléna
Un peu racinien, je pense mais je me suis arrêtée à deux !

@ Marcelle
Des histoires qui finiraient comme des contes ? Hélas, mais j'aime bien la façon dont les lecteurs veulent poursuivre l'histoire, merci !

@ JEA
Si un jour, je passe à Huy, belle sculpture !

@ Laurence
Pourquoi ces fichus rails viennent-ils si souvent gripper l'engrenage ? Merci de vos mots !

@ Aléna
On se tient au courant et puis, on connaît un certain banc ...

@ Gilbert
Même les bancs ont besoin d'affection, et parfois, il faut avoir le bras long !

@ Depluloin
Arrêtez, vous allez noyer le téléphone. Tenez, un mouchoir !

Écrit par : Saravati | 17/05/2010

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