08/02/2010

Attendre



cab tel  3  5415
Pourquoi attendre, attendre encore ?
Attendre que mes parcelles d’existence rencontrent tes particules de vie ?

Ça fait des années que j’attends
Que je tergiverse, que je glande !  

Chaque instant qui passe se perd à jamais
Chaque occasion unique se noie dans le fossé des occasions ratées.

Attendre un geste de toi
Et s’il ne vient pas
Attendre encore ?

Eloge de la passivité, relent d’une éducation standardisée
Eloge de l’humilité, du « je me confonds avec la brume si le soleil n’apparaît pas »

 

Prendre le téléphone, composer ton numéro
Ne plus attendre pour t’entendre

Sentir ton étonnement, voire un indice, même infime de contrariété
Trembler en prononçant ces mots « C’est moi …envie de te parler »

C’est bête, je n’ai rien à te dire, je ne connais rien du moulin de ta vie et par souci d’égalité, dans la discrétion, dans les limites dressées de part et d’autre de nos jardins secrets,

Je n’ai jamais vraiment osé te parler
De moi, de mes tristesses, de mes aspirations, de mes soupirs, de mes espoirs
De mes châteaux en Espagne ou ailleurs
De mes rires avortés
De mon amour de la lumière
De ma peur de l’orage

Alors, je débiterai tout d’un seul coup

Comme l’eau qui bondit du barrage ou de l’écluse dont on ouvre les vannes
Qui je suis, où je vais, mes projets, mes échecs, le déversement inassouvi des mots si longtemps contenus.

Toi tu te tais, j’entends à peine ton souffle, je l’imagine, je l’espère au bout du fil

J’espère que tu n’as pas fait le geste qui met fin à ma déroute de mots
Que tu n’as pas raccroché, que tu es encore là, présent même muet, même amorphe, assommé par le gong de mes paroles redondantes.

Je m’essoufle, mes paroles se diluent, s’effilochent. Elles aspirent à ton appel d’air, à la respiration artificielle qui me ramènera l’énergie.
Et j’attends.

J’attends une minute, une éternité en devenir.
Ta voix est froide, se perd dans les ondes, prononce des sons incompris.
C’est une erreur, un faux numéro…

Pardon, je m’étrangle de honte, je me contorsionne en excuses incohérentes.

La voix à l’autre bout du fil feint de comprendre et, magnanime, pardonne la méprise.
Je marmonne : perte de temps, incompréhensible !

J’étais pourtant sûre. Ce numéro …

Oui, c’est le mien, j’ai repris celui de l’ancien propriétaire.
Des bribes, floues. Déménagé, deux mois. A l’étranger.
Pas connaître son adresse. Pas de contact.

Le clac du téléphone et je sursaute.

J’attends que tu reviennes.
Que tu me rappelles.
Pour t’excuser
De ta cruauté
D’avoir joué ce jeu si ridicule, si méchant.

J’attends.

Dans quelques minutes
Dans quelques heures
Dans quelques jours
Le téléphone sonnera.

Je reconnaîtrai ta voix.
Moins froide, plus proche, plus prolixe, plus nette
Moins entravée.

Oui, je la reconnaîtrai entre mille
Comme je l’ai déjà reconnue.
Aujourd’hui.

Je t’attends.

D’avance, je te pardonne.

 

Clin d'oeil à ce film où durant 1 h 20, personne ne se rencontre, "la virtualité téléphonique" :

Denise calls up de Hal Salwen 1995



23:46 Écrit par Saravati dans Dérives fictionnelles | Commentaires (22) | Tags : meprise, telephone, attendre, voix | Lien permanent

Commentaires

Est-ce pire encore ? Appeler pour tomber sur un robot :
- si vous avez au moins un château en espagne, tapez le un...
- pour éviter que vos rires n'avortent, tapez étoile...
- pour faire la lumière sur vos amours, tapez bis...
- raccrochez en cas d'orage et rappelez plus tard...

Écrit par : JEA | 09/02/2010

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JEA Enfin, un gentil call-center ou (call-answered ?) qui parle en français !

Écrit par : Saravati | 09/02/2010

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Oui, mais ma tendance à écrire brièvement me dicte que c'est trop long... un simple avis.

Écrit par : Mop | 09/02/2010

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c'est agréable à lire:-)

Écrit par : marylène | 09/02/2010

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Beau texte très réaliste.
Bonne soirée.
Yvon.

Écrit par : Yvon | 09/02/2010

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Ce téléphone est une prison Cours chez lui (ou chez elle) pour tordre le cou à l'espoir qui ronge.

Écrit par : AppaS | 10/02/2010

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Mop @ Mop
Un peu long, c'est sûr, mais pour exprimer une sorte de compulsion ... dire et redire, penser et repenser etc...

Écrit par : Saravati | 10/02/2010

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Appas Tout est dans la tête y compris l'espoir qui ronge, et lui tordre le cou reviendrait à ... j'ose pas y pencher, c'est dé-cou-su !

Écrit par : Saravati | 10/02/2010

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à côté Faux numéro,fausse donne,un malentendu,un quiproquo et cependant,la chose est dite, déversée...

Écrit par : Gilbert Pinna, le blog graphique | 10/02/2010

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Superbe votre "message personnel" ; fiction tellement poignante qu'on se prend à l'imaginer réelle et qu'on aimerait vous aider.

Écrit par : Claire | 10/02/2010

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non c'est magnifique comme cela. ca doit être longue, longue comme l'attente.

j'ai aimé le le commentaire de JEA je vais garder cette formule.

Écrit par : crederae | 11/02/2010

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Aïe ! c'est tout à fait ça... tes mots réveillent en moi des émotions reconnues. c'est presque douloureux. Bonne journée

Écrit par : carole | 11/02/2010

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AI HORREUR D'ATTENDRE car PERTE DE TEMPS!!!!Bisous et bon aprem!

Écrit par : marylène | 11/02/2010

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Allo ! ;)

(Bisous tendres et merci pour le débat)

Écrit par : Blog_trotter | 11/02/2010

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Comme c'est bien écrit, bien décrit...

Écrit par : coumarine | 11/02/2010

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Des réponses en attente @ Gilbert
Qu'est-ce qui est faux, qui est vrai ? La réalité n'est-elle pas dans notre esprit telle que nous la construisons ?

@ Claire
Merci beaucoup, je reconnais la générosité qui se dégage toujours de vos paroles, sans ironie aucune.

@ Crederae
Oui, l'attente est longue, très longue, surtout quand on la prolonge par des hésitations.
Toujours pas décidé(e?) à laisser des commentaires fleurir sur vos photos ?

@ Carole
Quand on a éprouvé la souffrance, la moindre étincelle suffit à la réveiller, cruelle mémoire de la nostalgie !

@ Marylène
Une vie de femme est une suite d'attentes, pourtant (d'homme aussi, d'ailleurs)!

@ Blog trotter
Enfin quelqu'un qui me répond ! Pour vous remercier, je vous embrasse à mon tour !
Votre blog est une porte ouverte à tous les courants (d'air et de pensées), merci !

@ Coumarine
Amicalement, à bientôt !
Un jour, il faudra bien que je t'envoie ces photos ...

Écrit par : Saravati | 12/02/2010

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C'est une part de vie à la fois cruelle et tendre, mais le "D'avance je te pardonnes". trop pour moi (l'orgeuil, c'est mon cheval de bataille):-)
Marcelle

Écrit par : Pâques | 13/02/2010

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pris beaucoup de plaisir à écouter...

Écrit par : Elisanne | 14/02/2010

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Attendre, attendre. Insupportable.
Oser prendre le téléphone. Composer le numéro. Trembler. Entendre les sonneries. Sa voix. Sourire. Je ne te dérange pas ? Soulagement. Parler. Parler. Parler. Raccrocher.

Écrit par : Annick | 17/02/2010

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A l'autre bout du fil Ah, Marcelle, je te croyais plus charitable ...

@ Elisanne
D'où l'expression, les murs ont des oreilles qui sourient ?

@ Annick
Durant l'attente, l'espoir peut subsister, mettre fin à cette attente et arrive la certitude, bonne ou mauvaise ...

Écrit par : Saravati | 18/02/2010

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ce film! on en parlait hier! glaçant... et votre texte est mieux que le film, autre disons. Ce texte m'a fait un sacré effet... la fin est terrible, de soumission plus que d'humilité. Et puis l'attente, c'est un thème qui m'est cher. C'est un beau texte, vraiment.

Écrit par : aléna | 05/04/2010

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Allo Aléna Glaçant ce film ? Je ne trouve pas, réalisme poussé dans sers derniers retranchements ... de solitude.
Soumission, vous trouvez, plutôt une manière de ne pas admettre l'échec, un leurre de plus ! Merci pour votre visite qui me rappelle que je dois mettre mon agenda téléphonique à jour ...
Vous pouvez m'appeler quand vous voulez !

Écrit par : Saravati | 09/04/2010

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