27/09/2009

Mort différée

 

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Ma voisine est morte, seule. Je n’ai rien su d’elle, maison à l’écart, horaires différents. Je ne lui ai jamais parlé, elle se terrait derrière sa porte, elle n’avait pour amis que ses bouteilles de bière et ses bouteilles d’alcool. Un jour on est venu sonner à ma porte, un couple l’avait ramenée chez elle, ramassée sur la rue, ivre. Ils voulaient savoir si je la connaissais. Je suis allée frapper à la porte de son frère avec lequel elle était disputée, il n’y avait personne. Puis chez l’épicière qui connaît tout le monde dans le quartier. Il a fallu appeler l’ambulance. Elle s’était remise, semble-t-il, avait suivi une cure de désintoxication, repris un peu d’énergie, c’est ce que m’avait confié, plus tard, l’épicière qui autrefois avait refusé de lui vendre de l’alcool.

 Ce matin, en sortant de mon garage, deux policiers étaient à sa porte, plutôt souriants. Par réflexe, je boucle rapidement ma ceinture, je ne le fais jamais avant d’être sur la route, une manie, inexplicable, une façon de dire je ne suis pas vraiment partie.

C’est le soir que j’ai appris la nouvelle : ma voisine était morte, depuis quelques jours vu l’état de son corps. J'ai d’abord cru à un suicide ; une déprime, des effets secondaires de médicaments, envie d’en finir…

Non, rien de tout cela : arrêt cardiaque, pas de grand drame si ce n’est celui de mourir dans la solitude la plus absolue…

Personne à prévenir, pas d’autre famille que son frère qui s’est inquiété tardivement d’une porte restée close plusieurs jours. Il n’est de pire solitude que de mourir oublié, avec une mort clandestine qui ne prendra vie que l’on l’aura découverte, quelques jours dans les limbes de l’entre-vie, n’existant pour personne, ni pour les vivants qui n’y pensent pas, ni pour les morts pas encore rejoints…

Ma mort sera-t-elle similaire ? Au fur et à mesure, l’espace entre mes enfants et moi s’est élargi, non par indifférence mais la pression de leurs vies respectives, leur devenir inéluctable d’adultes devenus responsables.

Et ceux que j’ai aimés sans les connaître, aurais-je le privilège de leur dire au revoir ?

Ou ma mort restera-t-elle pour eux éternellement dans les coulisses, ignorée ? 

Toi, je voudrais t’écrire maintenant comme à mon dernier souffle, te dire enfin les sentiments que par peur, par pudeur, j’ai tus ou estompés.

Les mots pour toi sont là, en gestation, toi qui me dis seulement le poids de ta souffrance mais pas sa couleur. Par indifférence ? Par délicatesse ?

 Au fond de moi, je sais que construire une relation sur les ruines d’une misère est illusoire.

Que si l’autre n’est qu’une bouée de sauvetage pour vaincre la solitude et écouter les maux, une fois les maux partis, les blessures enfin cicatrisées, il ne restera rien de cette relation qu’un leurre qu’on voudra vite oublier. Peut-être est-ce simplement pour cela que tu ne me dis rien ? J’ai du mal à croire à ton indifférence, tu m’as prodigué au loin tant de tendresse et la vie de tous les jours n’a pas pu l’érailler puisque nous n’eûmes à aucun instant de réels moments de convergence, hormis quelques paroles échangées il y a bien longtemps.

En ce soir de testament, j’ai préparé une lettre, une lettre pour toi, la plus longue lettre de ma vie, celle qui a collecté toutes les bribes de mots qu’au fur et à mesure de mes joies et de mes peines, de mes humeurs, j’ai jeté sur le papier pour me donner l’illusion de te parler. Je l’enfermerai précieusement dans une grande enveloppe et la donnerai à ma fille. J’ai réussi à me procurer ton adresse, oui je te l’avoue mais je n’en ferai ici-bas aucun usage, respectant cette règle tacite que nous nous sommes imposée. Je pense que tu es attaché à ton coin de terre et que tu resteras là-bas.

Si je devais disparaître, ma fille qui a toute ma confiance t’enverrait cette lettre lourde de joies et de peines, mon hommage ultime à notre relation si belle dans mes pensées, quelque chose de concret de moi, l’encre bleue comme mes yeux sortie de la plume de mon stylo – celui que je n’utilise que pour les grandes occasions et qui rend mon écriture fine et souple -  le papier que j’ai caressé au rythme de mes mots pour toi, et ma salive qui a collé cette enveloppe, mon dernier baiser. Peut-être une photo que j’aime, une photo de moi rêvant de toi. Et ces milliers de pensées qui au fil du temps ont volé loin vers toi dans l’espace.

Peut-être un anachronisme pour toi qui m’auras déjà oubliée…

Pour moi, alors simplement te dire merci pour ce partage inégalable et si fugace d’émotions…

Une seule fois dans ma vie, après elle, après avoir fermé la porte, être vraie, être nue, être moi !

23:29 Écrit par Saravati dans Dérives fictionnelles | Commentaires (9) | Lien permanent

Commentaires

De passage par hasard, ton blog est une découverte, tes textes pleins de sensibilité. Je m'en vas mettre l'adresse dans mes marque-pages pour pouvoir y revenir lorsque j'aurai un peu plus de temps.
Amicalement.

Écrit par : Nautilus | 28/09/2009

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Je connais pas l'ensemble du contexte, aussi je crois que j'ai rarement vu quelque chose d'aussi idiot. Ne lui disant rien, il ne se passera rien, il ne sera au courant de rien. Par orgueil ? Par peur, d'un refus ou je ne sais quoi? Par amour de la douleur tragique ? Comme les pinpins ont la furieuse manie de se coller ensemble, si ça se trouve, il vit la même chose que toi :))) Et un jour il va recevoir une lettre qui va le faire pleurer. Faut savoir ce que l'on veut de temps en temps et ne pas en avoir peur. Le silence tue bien des demains :)

Écrit par : Pixel bleu | 28/09/2009

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Bonjour Saravati ! je lis toujours vos coms avec bcp de plaisir... vous avez plein d'humour et la réplique très vive aussi suis-je surprise de ce texte un peu sombre mais la tristesse n'est pas incompatible avec la joie d'un bon mot. Et puis peut-être que cette histoire n'est pas la vôtre.

Écrit par : claire | 28/09/2009

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Je voulais aussi vous dire que la photo épouse parfaitement vos mots.

Écrit par : claire | 28/09/2009

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Vous en pensez ce que vous voulez mais je trouve que le texte aurait été plus fort, si davantage resserré. C'est jamais que mon opinion... Parfois il s'effiloche un peu. Dommage.

Écrit par : mon chien aussi | 29/09/2009

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Réponse différée @ Nautilus
Merci et à bientôt !

@ Pixel bleu
Aussi idiot ? La vie pourtant est constituée de choses tellement idiotes, de gestes que l’on ne fait pas ou mal, de paroles tues …
Ici, j’ai créé un parallèle avec une voisine qui a vraiment existé et ce qu’elle aurait pu être dans un autre contexte. Une lointaine inspiration du film de Max Ophuls : Lettres d’une inconnue. C’est vrai, ça peut paraître idiot et suranné mais le virtuel au lieu de rapprocher les gens (ce qu’il fait un moment) finit souvent par les effacer, la lassitude virtuelle est beaucoup plus facile à gérer !

@Claire
Oui, j'aime beaucoup l'humour et le croit indispensable à la vie. Mais cela ne m'empêche pas d'écrire des choses plus sombres à l'image des ciels qui se couvrent. La photo, oui, toujours un choix personnel par rapport à ce que je ressens, merci d'y être vous aussi sensible ! Rares d'ailleurs sont les personnes qui ont réagi à mes quelques photos !

@ Mon chien aussi
Je lis toujours vos remarques avec un intérêt grandissant, j'aimerai que vous m'expliquiez ici ou ailleurs ce que vous entendez par là ! Je suis sûre que cela me serait profitable d'avoir un avis nuancé, merci.

Écrit par : Saravati | 01/10/2009

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Comme souvent votre texte résonne en moi et comme toujours, je ne lui trouve pas, moi, une ligne de trop. Mais je ne suis pas sure que la lassitude virtuelle soit plus facile à gérer. Le virtuel rapproche les gens aujourd'hui et tant mieux. Il recrée aussi une forme de lien par correspondances, oublié.
Vous le savez, je n'aime pas cette dichotomie en virtuel et réalité. Elle me parait totalement dépassée. Aujourd'hui TOUT est réalité. Nous sommes juste dans une zone de temps où les relations entre les gens passent par des formes et des moyens multiples, qui deviennent courants et qui seront la "norme" dans peu de temps. Virtuel, réel, ne sont que des formes différentes d'une même réalité. Un nouveau type de relations voit le jour. Relations ni moins, ni plus fortes (encore que...), ni plus ni moins, réelles.

Écrit par : P_o_L | 04/10/2009

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P_o_L Merci P_o_L.
D'accord et pas d'accord. Le virtuel rapproche les gens avec cette réserve qu'il n'y a pas d'engagement et qu'il suffit de supprimer un contact pour couper les ponts, ce qui est moins facile dans la vie réelle. Et puis, cette incertitude par rapport à la sincérité n'est basée que sur des mots figés. Le regard de l'autre est absent. Oui, pour les charmes de la correspondance qui crée des références communes après un certain temps.
La dichotomie entre virtuel et réalité existe pourtant. Certaines personnes ne vivent plus que pour le virtuel, or, le virtuel demande des techniques spécifiques dont la réalité n'a pas ou peu besoin.
Et merci au virtuel qui permet de rencontrer tant de richesse, tant de personnalités intéressantes, d'échanger des points de vue dont la matérialité de la "réalité" nous aurait privés sans le savoir.

Écrit par : Saravati | 07/10/2009

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Malheureusement, la mort, qui a toujours tort, a raison de chacun...

Écrit par : death | 18/06/2014

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