22/04/2009

Pour simplement te parler d'elle...(1)

Je te parle, je te parle d’elle. Tu t’en souviens, il y a bien longtemps, tu l’aimais bien, à chaque fois, elle te donnait des friandises et ta mère râlait car tu avais déjà plein de caries.

Mais elle, on avait beau le lui dire, elle n’avait que des friandises à donner aux enfants, avec son sourire un peu édenté, en prime.

Elle donnait des friandises aux enfants parce que les siens, elle ne les avait jamais connus, elle ne savait d’ailleurs pas vraiment comment ils lui étaient arrivés. Elle en avait eu plusieurs et on les lui avait pris, une simplette ne peut élever des enfants, si elle en a, c’est par accident de nature, mais les garder, non.
Les enfants sont des petites choses à dorloter, pas à laisser aux mains d’une innocente, et d’ailleurs, comment elle les aurait fait vivre ? Avec quel argent, avec quels principes, elle qui n’avait même pas la notion de l’heure et des saisons.

Après chaque naissance, sur son ventre avachi qu’elle regardait avec peine, elle posait longuement ses mains en soupirant, puis elle fixait la fenêtre guettant une silhouette illusoire qui lui ramènerait son bien. Ils ne s’étaient jamais inquiétés de ce qu’elle pouvait ressentir, qu’elle était peut-être capable de réaliser le bout de vie qui germait en elle et de l’apprécier. Elle était pour eux tous quantité négligeable, une petite mécanique qui avait fabriqué sans le savoir de beaux enfants qu’on pourrait vendre aux riches qui ne pouvaient en avoir.

Moi, je l’aimais bien moi aussi, elle avait d’immenses yeux bleus qui lui mangeaient le visage et où on pouvait voir les vagues ou des pans de ciel, je la trouvais belle et belle aussi sa voix de fillette qui n’a pas grandi.

J’acceptais pour lui plaire ses bonbons collants que je fourrais dans les poches de mon tablier d’école et qui continaient ainsi leur lente décomposition grâce à ma chaleur naturelle en plus de la chaleur ambiante.

Et alors c’était ma mère qui râlait à son tour, me disant que je ne devais rien accepter d’elle, on ne savait pas d’où venaient ces friandises et comment elle les conservait. Pour moi, ce n’était pas important tout cela, l’important c’était son sourire quand je la remerciais d’un autre sourire pour le cadeau gluant qu’elle me faisait. Je me disais pour peu, elle penserait que je suis son bébé qu’elle gâte aussi. Je savais qu’elle avait dû les pleurer, ses bébés, les vraiment siens. Parce qu’elle n’était qu’amour et confiance, son esprit avait gommé dans les hommes la moindre pointe de méchanceté, de rudesse. Elle pensait que c’était un génie qui lui avait volé ses petits, pas un commerçant vendeur de chair humaine !

Moi, j’étais trop jeune pour censer réfléchir à de telles choses et pourtant, je comprenais beaucoup de ce qu’on nous cachait, à elle parce que simplette, à nous, parce enfants. Toi, aussi, tu comprenais, la différence entre nous deux, c’est que toi tu mangeais ses bonbons.

Puis on a grandi, j’ai déménagé, as-tu continué à la voir ? Non, ta mère ne voulait pas et je n’étais plus là pour la contrecarrer avec toi, elle a dû être triste,elle : on était un peu ses enfants, elle nous nourrissait de friandises, que pouvait-elle donner d’autre, elle qui ne savait pas cuisiner, qui ne connaissait rien à la diététique et qui trouvait que les bonbons ça donnait chaud au cœur, ça rendait un peu euphorique, elle qui l’était déjà !

Moi, j’ai continué aussi à t’aimer, j’imaginais comment tu avais pu grandir, devenir adolescent (je t’imaginais un peu obèse, gonflé par les bonbons dont elle aurait continué à te goinfrer) devenir adulte, un peu barbu, avec des cheveux encore plus noirs qu’ils n’étaient quand nous étions enfants.

Je m’imaginais te rencontrer au détour d’une promenade, te reconnaître sans hésiter et retrouver cette complicité qui était si chaude. Dans chaque homme qui m’a émue, c’est d’abord un signe de toi que je cherchais, je peux te le dire maintenant qu’il est tard, que nos vies ont tressé tant d’obstacles entre nous. Je n’ai plus de temps à perdre pour te dire que tu n’as jamais cessé d’être mon ami.

Peut-être que si on se voyait, on serait déçus, maintenant que le monde a creusé des sillons sur nos visages. Parler de ma vie : aucun intérêt, elle est à moi et tu n’y as pas de place hormis dans mes pensées rêveuses la nuit !

21:32 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (4) | Lien permanent

Commentaires

J'aime ce texte. Beaucoup.

Savez-vous, je pense que nous courons tous après notre enfance - et que nous en mourrons.

Écrit par : Chr. Borhen | 24/04/2009

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C'est magique, c'est beau, c'est plein de messages doux, émouvants, mélancoliques aussi.
Il y a des êtres qu'on rencontre qui laissent une empreinte tout au long de la vie, empreinte que l'on recherche à retrouver, un peu comme ses racines.
Je m'en vais lire la suite :-)

Écrit par : Loo | 25/04/2009

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j'aime beaucoup aussi!
tu mets une vraie émotion dans tes textes...
Je lis la suite maintenant...

Écrit par : Coumarine | 25/04/2009

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c'est trés touchant! mais tu sais on n'est jamais déçu je crois de retrouver quelqu'un d'aimé par le passé ou même simplement apprécié. parce que cette personne nous ouvre les yeux de notre enfance ou notre jeunesse en tous cas.
et cette façon qu'ont les gens de croire qu'une fille, du fait qu'elle est un peu simple d'esprit, ne saura pas prendre soin de son enfant!
tu sais quand jétais petite, je connaissais une dame qu'on appelait crassouse nous les enfants parce qu'elle ne se lavait jamais, elle avait des chiens pleins de puces... mais elle a eu 3 fils qu'elle a élevés seule et ma foi fort bien si l'on omet le fait qu'ils se sont désintéressés de leur mère. on peu comprendre sans doute qu'ils ont beaucoup souffert enfants mais n'est ce pas ce qui leur a donné la force de s'en sortir, de vaincre la vie qu'ils avaient?
j'aurais tant voulu continuer ma lecture mais le texte n'apparait ^pas, la page est blanche. je vais passer par firefox, un essai. si je n'y parviens pas je reviendrai demain?
en tous cas déjà je te dis au revoir mais si j'ai pu lire je te dirai:)!
bises amicales, à bientôt en tous cas. il y a encore des choses que je n'ai pas lues.

Écrit par : mimi | 09/05/2009

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