05/03/2009

Glissement

Je vous attends depuis des heures, que dis-je, depuis des jours.
J’ai vu défiler le jour et la nuit avec leurs bagages plein les poches, le vent et la pluie, le soleil et le givre, la grêle et la neige, dans un ordre désordonné comme le climat d’aujourd’hui.

Je me tourne à gauche, à droite, je regarde vers le haut : le ciel gris et plus loin la montagne bleue, vers le bas : la vallée sourde à mes appels. Rien. Personne.
Vous demeurez imperturbablement ailleurs.

Ai-je mal compris ce rendez-vous de rêve ?
Ai-je dessiné sur vos lèvres des mots que vous n’avez pas prononcés ?
Ai-je interprété la flamme vive de votre regard comme une promesse, une ouverture vers moi ?

D’ailleurs connais-je seulement la couleur de vos yeux ou le pourtour de vos lèvres ?
Et pourtant, je vous attends. Il me semble bien avoir vu sur l’écran des paroles tendres.
Me suis-je trompée ? Ai-je à ce point laissé mon esprit s’imprégner de votre virtualité ?
Est-ce votre photo que j’ai contemplée ici ? Ou celle d’un autre qui aurait interféré entre nous ?

Au fait, me connaissez-vous ? Avez-vous reçu mes messages ? Avez-vous reçu mes baisers ?
Est-ce vous ou un autre qui serait venu se juxtaposer sur votre visage ? Croyez-vous que je vous ai créé de toutes pièces pour combler le vide qui remplit ma vie ?
Non, ce n’est pas possible. Si je pense à vous, c’est que vous existez. Je ne peux pas me leurrer à ce point. Je ne suis pas dans le désert de la soif à poursuivre des mirages !

Vous êtes là, n’est-ce pas ? Un peu en retard pour le rendez-vous, cela arrive. Je ne peux pas vous en vouloir. Moi-même, je suis si peu ponctuelle.
Et puis, on ne s’est pas vraiment mis d’accord sur les circonstances de notre rencontre : le jour, l’heure, le lieu, les signes extérieurs de reconnaissance …
A moins que j’aie oublié, à moins que j’aie mal compris. Zut, je ne sais plus, j’ai soudain des doutes, des sueurs froides !

Non, je ne peux pas me tromper. C’est vous qui êtes sans parole. C’est vous qui me promettez des choses et je soupçonne que dès le début, vous savez déjà que vous ne les tiendrez pas. Je me demande si je peux avoir confiance en vous. Après tout, je ne vous connais pas !

Pourtant, vous avez un beau visage, franc, me semble-t-il, quoique un peu flou. Tout à fait flou, même. Je dirai trouble. J’aurais dû me méfier.
D’ailleurs, est-ce votre visage ? Ne m’avez-vous pas envoyé la photo d’un étranger que vous trouviez plus présentable ?
C’est vrai que cet étranger est plutôt joli garçon. Il paraît si jeune…Non, ce ne peut pas être vous ! Pourquoi m’avoir trompé sur votre apparence ?

Sans doute, êtes-vous déjà passé plusieurs fois près de moi en ricanant de l’intérieur.
Oui, ce type louche au vieil imperméable à la Colombo, me regarde bizarrement depuis un moment. Il va, il vient. Il est moche. Je suis sûre qu’il m’observe.
Je pense que c’est vous. Je suis contente que ce rendez-vous soit un échec.

Comment ai-je pu m’amouracher d’un être aussi méprisable ?
Foutez-moi le camp. Je ne veux plus vous voir.
ESCAPE

21:16 Écrit par Saravati dans Contours insolites | Commentaires (7) | Lien permanent

Commentaires

Les pièges du virtuel.... Heureusement qu'il y a la touche escape. Mais peut-on s'échapper des pièges de nos fantasmes ?

Écrit par : Angelina | 06/03/2009

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La mémoire à deux yeux, attachantes prunelles qui torturent le passé, et laisseraient un avenir desenamouré ! Pour la touche je la garde sur le La du diapason.

Écrit par : Sylvaine | 07/03/2009

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se laisser porter... par l'illusion du possible. on doit toutes rêver un peu devant nos écrans non? je me suis souvent demandé si des liens qui se nouent comme çà sur le net peuvent s'épanouir aprés la découverte.

Écrit par : mimi | 13/03/2009

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Joli texte très bien écrit!
Celui que tu as rencontré, qui te regardait en ricanant, ce n'est pas moi, je te le jure. Jamais je ne me moque, je suis sincère.
Nos esprits se rencontrent, quelquefois en retard c'est vrai, mais c'est déjà ça!

Écrit par : Philippe D | 15/03/2009

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A Philippe J'aime bien tes clins d'oeil narcissiques, ils me font toujours sourire.
Tu vois que je ne suis pas si sombre que ça !

Écrit par : Saravati | 15/03/2009

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le virtuel.
très beau texte.
merci.

Écrit par : carole laura | 09/02/2012

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@ Carole
Merci de vos mots réels ! Le virtuel fait rêver !

Écrit par : saravati | 10/02/2012

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