05/02/2009

Maïa vue par Lui.

Quelques jours de solitude, enfin, après toutes ces années de mariage où l’on ne pouvait pas faire un pas l’un sans l’autre. Elle voulait qu’il l’accompagne à Londres où habite sa sœur, sa belle-sœur futile qui passe son temps à faire du shopping. Très peu pour lui. Tu sais moi, le shopping, la foule, le bruit, la grande ville

Alors il reste seul, enfin, se cuisinant les plats qu’elle déteste et refuse de préparer ou de manger. L’amour ça rend aveugle et velléitaire, heureusement que ce n’est pas irréversible et que le temps rétablit les équilibres !

Il va laisser la voiture au garage, il va prendre le tram pour aller bosser comme autrefois, il regardera les gens dans la rue, leurs mimiques, leurs manies, il croquera quelques portraits.
Il prend sa mine des jours sérieux pour ne pas laisser voir son bonheur d’être enfin libre.
Il s’arrête au kiosque pour acheter le journal, l’arrêt de tram est tout près, une jolie silhouette se dessine devant une affiche de cinéma. Il s’approche, une jeune fille, presque une enfant, très mignonne, longs cheveux aux boucles d’or, ça change des cheveux lisses standard, très fraîche.
Il ne se lasse pas de la regarder, elle le sent, se retourne. Garder contenance, faire comme si de rien n’était, s’éloigner. Il a mémorisé ses traits, elle ressemble à quelqu’un, une fille qu’il a connue autrefois, son premier amour, Clara.
Ah les longs conciliabules dans la cour de récré, les baisers volés sous le saule pleureur, les promesses de toujours à jamais oubliées. La joie qu’elle manifestait à l’idée de le présenter à ses parents, l’accueil glacial qu’il reçut dans la belle maison bourgeoise dans le boudoir aux allures de musée, le regard méprisant sur ses pompes usées et sales et son t-shirt informe, puis les excuses de Clara ; ne fais pas attention à mes parents,ce sont des bourges, ils ne sont pas méchants, mais on va devoir louvoyer pour se voir. Un petit manège qui dura quelques mois jusqu’aux vacances où Clara disparut sans laisser d’adresse. Et le voilà transformé en détective privé, la police ? N’y pensons pas : pourquoi donnerait-elle une adresse à un morveux comme lui ! Interroger les voisins un à un …expliquer son désarroi devant un public indifférent ou moqueur. Puis un jour, un billet sale griffonné sur un papier chiffonné, truffé de "fotes" : jai hue pitié de toi, je te done ladresse de Clara, je ve resté anonime, sur tou ne di pa que cès moi qui la donner. Il aurait eu du mal à le faire, le billet ne comportait pas le moindre indice, si ce n’est l’état de culture de celui qui l’avait écrit. Une lettre envoyée furtivement … et jamais de réponse : interceptée par les parents ou déchirée par une Clara ingrate qui aurait déjà remplacé son chevalier servant par un plus beau, un plus riche…et tout et tout…

Voilà presque le sosie de Clara et tout revient dans sa mémoire, il espère que son regard n’a pas importuné la belle. Comment lui expliquer ? Comment pourrait-elle comprendre que cet homme mûr a été un petit garçon follement amoureux et cruellement humilié ?
Qu’elle lui fait resurgir des émotions enfouies.

Les jours suivants, un consensus semble s’être établi entre eux. Regards croisés. Lui vers elle, elle vers lui. Mais pas d’entrechoc. Deux étrangers qui se croisent. Pas de perspective d’avenir. Trop grande différence d’âge. On le traiterait de pédophile s’il osait faire un geste, ne fut-ce que timide ou démarrer une banale conversation.
A chaque regard sur elle, il peaufine mentalement son portrait physique : l’ovale de son visage, le vert tigré de jaune de ses yeux, les boucles aux reflets multiples de ses cheveux quand le soleil s’y jette, les tâches de rousseur qui inondent sa peau… Chez lui, il a repris son carnet de croquis et esquisse de nombreux dessins du sosie de Clara, jamais satisfait du résultat, tant de beauté est inégalable., il n’est pas assez doué. Ces dernières années il a bien peint quelques paysages sombres et tourmentés et quelques natures mortes aussi sombres, presque monochromes… il a enfin trouvé le modèle du portrait dont il rêve depuis les cours du soir de l’Académie. Ce sera elle sa muse, son égérie, personne d’autre.
Sa femme n’en saura rien, elle ne comprend rien à l’art, elle se demande pourquoi il s’échine à faire des gribouillis sans âme.

Ce jour-là, comme les autres, la jeune fille est là, elle l’attend, il le sait, cette attirance n’est pas qu’une création de son esprit, peut-être qu’elle est orpheline et qu’elle recherche l’image du père. Que peut-elle lui trouver ? Un homme mûr sans illusions, sans avenir que de continuer à traîner les pieds ! Ils montent l’un derrière l’autre dans le tram, d’habitude, elle fait quelques pas de plus que lui mais garde toujours une ouverture de regard vers lui, malgré la foule.
Aujourd’hui, elle s’arrête près de lui, pose sa main à quelques centimètres de la sienne sur la barre d’appui. Il suffirait d’un coup de frein violent et leurs mains se frôleraient ! Il la regarde et sans plus attendre le signal tacite, elle le regarde à son tour avec insistance  plongeant ses beaux yeux verts dans les yeux gris intimidés. Elle dévisage ses yeux, sa bouche, ses cheveux, entrouvre la bouche dévoilant ses perles d’ivoire, comme hypnotisée par sa vulnérabilité qu’elle doit ressentir.

Et alors que tout semble figé, sans que rien n’ait annoncé la tempête, elle éclate d’un rire cristallin et s’enfuit. Elle est arrivée à destination. Il reste là, troublé, choqué, maladroit … devant son désarroi évident, sa réponse a été ce rire dérisoire, il a honte des pensées qui l’ont assailli, de son désir si palpable, balayé d’un coup de rire par une adolescente délurée.

Demain, il reprendra la voiture, il oubliera la jeune fille qui n’est pas de son âge. Il cachera ses croquis dans un tiroir avant que l’envie de la recréer d’un coup de crayon ne réapparaisse.
Eh oui, Clara l’a donc abandonné par deux fois !

09:16 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

Commentaires

Ton histoire est prenante. J'ai hâte de lire la suite, s'il y a une suite.

Écrit par : Angelina | 05/02/2009

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Merci, d'avoir raconté Maïa :-)
Quelle belle écriture tu as !
Rencontre fugitive de deux êtres que tout sépare et qui les marquera toute leur vie.
Rencontre impossible et pourtant chacun riche de ce que l'autre recherche, entre la jeunesse un peu arrogante et l'âge mûr désabusé, il y a un fossé... mais quelque part cette histoire est une vraie histoire d'Amour.
Et après lecture des 2 versions, une envie de lire une suite et en même temps l'envie que cette histoire ne soit pas gâchée.
Merci Saravati, quel plaisir de passer ici !
Belle soirée, bisous :-)

Écrit par : Loo | 05/02/2009

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Un échange intéressant de regards... de points de vue, de pensées. si la magie d'une rencontre tient à peu de choses, un rien peut aussi la briser; tu as très bien décrit la fragilité d'un échange entre deux êtres; ce pourrait être un excellent début de roman; pourquoi pas? A bientôt!

Géraldine

PS: J'ai bien aimé aussi ton texte sur la vieillesse; il éveille en moi beaucoup de choses... que je vis actuellement... l'ambiguïté des êtres qui vieillissent... La vieillesse met en relief de façon criante ce qui souvent était atténué ou restait dans l'ombre, dilué, discret. La fin de vie est une période de vérité où tout éclate, je pense, le bon comme le bon, dans les relations que l'on a échangées avec son entourage.

Écrit par : MULLER Géraldine | 07/02/2009

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j dirais que pour lui... c'est le dernier tour de piste. aprés Maïa ne lui resteront que ses souvenirs: une histoire d'amour qui n'a pas été menée à bien dans la jeunesse, on l'idéalise forcément, on peaufine, on rêve de ce qui aurait pu être. c'est ce que fait Lui. et puis à l'âge où il n'aspire qu'à çà, un creux dans sa vie avec une femme qu'il affectionne mais sans plus en être amoureux surgit cette toute jeune fille, l'image de son premier amour et il aspire goulûment ce qui se présente là, avec des projections vers le passé, l'incompréhension de la séparation...
j'ai remarqué çà: un amour qui n'est pas mené au bout de son histoire reste en suspens, on ne l'oublie pas, il vit dans un regard, une allure, diverses choses qui nous le remet en mémoire et on rêve.
le rire de Maïa finalement est une mise au point, elle a replacé les personnages là où ils doivent être: Lui continuera sa vie un peu fade, un peu vide et triste mais sa vie finalement parce qu'enfin, il reste auprés de sa femme, sans doute a-t-il de la tendresse pour elle et elle pour lui, une vie normale de couple qui vieillit ensemble, avec parfois un petit sursaut de révolte devant le temps qui s'écoule sans plus apporter grand chose de ces moments jolis du passé!
et Maïa qui sera aimée par un gentil garçon mais en épousera un autre, qui convient mieux à l'idée qu'on ou elle se fait de ce qui est bien pour elle!
J'adore tes personnages et ta manière d'écrire simple, avec juste les mots nécessaires, sans plus!
merci pour ton com, il m'a touchée parce que je crois que tu es la seule à avoir vraiment compris que j'éprouve le besoin de souffler un peu.
bonne soirée.

Écrit par : mimi | 08/02/2009

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Très beau texte. Parfaitement conduit. Et cruel, aussi.

Écrit par : martin | 12/02/2009

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Tout en lisant cette histoire, je voyais vivre les personnages. Tu as su très bien les décrire, décrire les sentiments. Des personnages de roman...penses-y.

Écrit par : Philippe D | 13/02/2009

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A vous @ Loo, c'est grâce à toi que j'ai étoffé le personnage de Maia, mais ce que tu dis est vrai, j'aurai peur en continuant de faire du bois de rallonge, de gâcher cette histoire... laissons le temps décider pour moi !

@ Merci Martin. La cruauté est parfois l'expression d'une sensibilité renfrognée ! Peut-être que ce ne sont pas les gens qui sont cruels, mais les circonstances !

@Angelina, Géraldine et Philippe,

Une suite ou un roman, nous n'en sommes pas encore là, il se fait que je manque royalement de persévérance. Merci pour tous vos encouragements !

Écrit par : Saravati | 14/02/2009

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