03/02/2009

Lui vu par Maïa

Quand il y a quelques jours, Loo m'a demandé qui était Maïa, je lui ai répondu qu'elle n'était qu'une création de l'esprit mais cela m'a donné l'idée d'étoffer le personnage, voilà donc une des deux versions de Maïa.

Maïa, quinze ans déjà …ou seulement. Maïa aime rire et chanter.
Elle n’aime pas trop le regard des hommes qui commence à s’attarder sur ses formes qui s’épanouissent, sur son visage tout de fraîcheur vêtu, sur ses cheveux bouclés aux reflets d’or, sur ses centaines d’éphélides qui parsèment sa peau fine…
Elle vient de déménager et ne connaît ici personne, l’année scolaire est entamée et l’école se trouve loin. Chaque matin, longer plusieurs rues peu accueillantes, s’arrêter près du kiosque à journaux, prendre le tramway jusqu’à Rivage, descendre, encore cinq minutes de marche dans la cohue, cette fois…

Oui la route est longue quand on a quinze ans et qu’on est seule. Alors Maïa rêve et ouvre des yeux neufs sur les petites choses qui se passent autour d’elle.
Ce jour-là, près du kiosque, elle s’attarde devant une affiche de cinéma, un beau film d’amour, ça attire toujours, avec de magnifiques acteurs jeunes, romantiques et la guerre pour donner du piment au scénario.

Un homme s’est arrêté près d’elle. Elle sent que ce n’est pas l’affiche de cinéma qu’il regarde, mais elle. Il pense peut-être qu’elle ne s’en rend pas compte. Cela la dérange d’être comme cette affiche, comme un objet qu’on observe. Elle se tourne plusieurs fois vers lui, rapidement, flashes éclairs. Il détourne les yeux. Il est beau, semble-t-il malgré les rides qui marquent son front, malgré les lourds cheveux noirs veinés de gris. Son visage est déterminé et triste. Il la regarde avec une insistance…vide. Il sent la gêne qui s’installe entre eux. C’est lui le premier qui abandonne. Elle le suit du regard, belle silhouette fine, démarche énergique.

A partir de ce jour, et sans savoir pourquoi, cet homme devient partie intégrante de l’environnement de Maïa, réveille sa féminité en gestation. Elle a beau feindre de ne pas le voir, il est là. La suit-elle ? Lui aussi doit avoir ses habitudes. Elle le trouve dans la rue, à l’arrêt du tram, dans le tram, rencontres furtives. Regards croisés. Lui vers elle. Elle vers lui. Mais surtout pas ensemble, une pudeur réciproque, sans doute. Cet homme lui fait peur, il l’attire, il la trouble. Il pourrait être son père. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Il est vieux pourtant, non, pas vraiment. Il est beau extrêmement séduisant, beaucoup plus que ces jeunes imberbes à la voix muante avec leurs plaisanteries lourdes. Lui, il n’a pas de voix, il est seulement un visage, digne, un peu mélancolique.
Maïa pense à lui souvent. Il l’inspire. Elle écrit des petites histoires dans son journal pour faire diversion. Penser à lui la perturbe. Peut-on tomber amoureux de quelque rencontre de hasard, de quelqu’un de si différent ? Jamais, elle n’oserait lui parler. Et lui non plus, sans doute, on le traiterait de pédophile. Les gens pensent toujours à mal. Entre elle et lui, c’est un accord tacite : je te regarde un instant, tu me regardes un instant, pas de regards échangés, pas de paroles. Cela doit nous suffire, ça fait tout chose de penser à lui en disant « nous ».

Ce jour-là, puisqu’il ne réagit pas, Maïa, petite femme en fleurs, a décidé d’agir. Elle le suit dans le tramway bondé, s’arrête près de lui, pose la main sur la même barre d'appui que lui, à quelques centimètres de sa main. Aujourd’hui, je ne baisserai pas les yeux, je ne regarderai pas ailleurs. Suivant le rituel, il la regarde, elle croise enfin son regard, longuement, elle plonge dans ses yeux tristes et gris, détaille sa bouche hésitante, ses cheveux aux couleurs passées. Elle ouvre la bouche pour sourire, mais son sourire reste figé, ses lèvres entrouvertes sur ses petites perles ivoire. Elle tremble à l’intérieur, elle ne sait pas s’il continue à la fixer. Elle sent, si proche, presque palpable, sa gêne, sa vulnérabilité. Il a l’air malheureux, trop malheureux.

Alors devant cette détresse insensée, Maïa se met à rire, seule au milieu du murmure de la foule.
Elle n’a pas le temps d’évaluer le pouvoir de son rire sur le visage en face. Elle est arrivée à destination, elle doit descendre.
Elle a honte, elle a tout gâché. Elle n’est qu’une petite fille ridicule. Il doit la détester.

Ce jour-là, au bord des larmes, Maïa décida de ne plus le revoir. Elle modifia son horaire, changea d’itinéraire et tâcha de l’oublier.
Elle av
ait encore beaucoup à grandir …

09:58 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent

Commentaires

oui! c'est l'apanage de la jeunesse, provoquer un peu, se laisser bercer par ce qui pourrait être, bien sûr un vrai homme, rassurant et triste, à côté des garçons du lycée, maladroits, au langage souvent trivial, manquant de cette élégance que seul l'âge pourra leur apporter et puis le regard de l'homme qui vit, qui a vécu déjà tant de choses, qui pourrait faire découvrir tout ce qui est là, enfoui et palpitant mais non encore dévoilé à la petite Maïa seule et belle: quelle aventure! et puis ce rire parce que la gêne est là, impardonnable croit-elle mais que l'homme a sans doute bien compris lui. mais c'est bien, elle ne le voit plus, elle retourne vers une vie de jeune fille de son âge, un intermède doux-amer: c'est bien pour tous les 2!

Écrit par : mimi | 03/02/2009

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saravati,
ton texte est fluide et agréable à lire,
j'en ai des frissons...



je veux la suite!

Écrit par : gina | 03/02/2009

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que s'est-il passé dans la tête de cette jeune fille pour qu'elle se mette à rire comme ça?
Ton personnage est très présent, il vit devant nos yeux...
C'est très bien (d)écrit

Écrit par : Coumarine | 03/02/2009

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Ah, l'adolescence et ses troubles délicieux.... Charmante Maïa. Une suite est prévue ?

Écrit par : Angelina | 04/02/2009

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Me voilà de retour pour faire la connaissance de Maïa ou plutôt une version de Maïa. Je suppose donc qu'on en aura une deuxième. Une soeur jumelle au comportement différent? Je suis curieux de savoir qui sera l'autre?
Tu nous parleras de temps en temps d'elle(s)?

Écrit par : Philippe D | 04/02/2009

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