28/11/2008

Les cris de l'écriture

L’écriture dans ses premiers retranchements,au seuil de la conscience
Est un cri d’amour ou de révolte
Un cri d’affirmation ou de souffrance

Dans ce monde où tant de cris se mélangent et se percutent
Dites-moi
Comment pourrais-je reconnaître votre voix ?

18:27 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (7) | Lien permanent

26/11/2008

Au fil du jardin (1)

Dans l’esprit de la petite Sylvie, il y a avait deux types de grand-mères : les grands-mères aux cheveux blancs qui parlaient beaucoup et faisaient plein de calinous…et les grand-mères aux cheveux jaunes, beaucoup plus réservées.

La grand-mère de Sylvie appartenait à cette deuxième catégorie. Sylvie se souvenait des matins où Grand-mère peignait ses longs cheveux jaunes, les tressait et les assemblait en chignon, juste avant le petit déjeûner à la bonne odeur du pain grillé. Sylvie aurait bien voulu lui poser plein de questions sur son jardin mais Grand-mère était peu bavarde. Grand-mère aurait souhaité avoir une petite fille qui lui ressemblât, mais Sylvie ressemblait, disait-elle, beaucoup trop à son père. C’était comme si cette ressemblance avec quelqu’un –qui, somme toute, était un étranger dans la famille– avait érigé un mur entre Sylvie et sa grand-mère.

Et pourtant, Sylvie adorait les week-ends : la famille allait chez les grands-parents à la campagne, une belle maison avec six chambres et un grand jardin, un rêve pour des enfants confinés en ville ! Sylvie s’était construit un chez soi dans cette maison; pendant que les adultes discutaient, elle aimait fouiller partout. Elle s’approchait du buffet de la salle à manger : il était magnifique quoique très sombre (cela faisait un peu peur) avec ses personnages sculptés dans la matière qui semblaient la regarder. D’une main tremblante, Sylvie ouvrait les portes qui grinçaient, s’attendant à découvrir de nouveaux trésors : eh non, le beau service de grand-mère était toujours le même mais parfois, il y a avait des surprises. Au moment de Pâques, par exemple, des coupes contenaient une multitude de petits œufs à la liqueur, Grand-mère les réservait aux enfants du quartier qui passaient avec leur crécelle. Grand-mère devait être gentille et généreuse.

Et puis, il y avait le grenier de Sylvie. Sylvie n’aimait pas que son grand frère l’accompagne : il faisait plein de bruit et la taquinait constamment. Pendant que Christophe filait à l’anglaise pour profiter de sa liberté champêtre avec ses nouveaux copains, Sylvie se faufilait dans le grenier et revivait vingt ans après l’enfance dorée de sa maman :  tous les jouets étaient là, intacts, bien rangés : les poupées à tête de porcelaine aux yeux si doux, les meubles de poupée, magnifiques miniatures colorées, les petits services à café dont la dorure commençait à s’estomper. Sylvie passait des heures magiques au milieu de ces jouets d’un autre âge.

La cuisine débouchait sur une grande véranda qui s’ouvrait sur le jardin bordé de deux allées.
Pour y accéder, il fallait monter quelques marches. L’allée majestueuse était surmontée de treilles fleuries. Plus loin, un grand garage avec grenier, à côté du poulailler où vivaient des poules naines que Christophe aimait pourchasser en riant.

Sylvie adorait passer son temps à regarder les fourmis vaquer à leur travail incessant, à les suivre jusqu’à leur nid.

Elle ramassait avec une infinie patience les pétales de roses tombés sur le sol, les disposait dans une soucoupe pour les laisser macérer dans l’eau en espérant obtenir ainsi un mystérieux parfum qui n’eut jamais le succès escompté.

Oui, comme le disait sa maman, Sylvie avait bien hérité de l’amour de Grand-mère pour la nature et les animaux. Dans le jardin, Sylvie était heureuse, curieuse de tout. Elle observait chaque plante en essayant de l’identifier. Elle était subjuguée par les oponces avec leurs raquettes qui ressemblainet aux raquettes de ping-pong. Elle adorait les cactus.

Le commun des mortels imagine que les cactus sont des plantes agressives, pleines de picots, sans charme, intouchables ! Ils ignorent qu’une fois installés dans un milieu qui leur est adapté, les cactus sont créateurs de grande beauté : ils sculptent, cisèlent des fleurs magnifiques aux couleurs rares, aux pétales raffinés.

Sylvie s’asseyait au milieu des fleurs et rêvait qu’un jour elle aussi, aurait un jardin comme celui-là.

Mais quelques temps plus tard, Grand-mère mourut alors que Sylvie n’avait que six ans.
Sylvie ne revit jamais plus ces oponces et rangea ses rêves de nature dans un coin de sa mémoire d’enfant.

09:05 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (3) | Lien permanent

25/11/2008

Quand le noir et blanc s’envole

J’ai perdu mon repère, mon bel appareil ancien. J’ai lâchement abandonné mon fidèle compagnon de voyage. Dans un coin sombre, oublié, il savoure sans entrain une retraite forcée. Je lui dédie ce texte.

 


Redi 2 pavés neige 4




Etes-vous toujours dans les nuages
Vous le peintre rencontré au hasard des chemins ?
Avez-vous dépoussiéré votre palette grise et noire
Avez-vous, comme moi, découvert la force imposante des couleurs ?

Moi aussi pendant des années
J’ai vu le monde en noir et blanc
Même encore aujourd’hui
Les couleurs me parlent peu,
Dans mon viseur, elles s’aplatissent, se ternissent
Elles ne coïncident pas avec mon approche d’une réalité filtrée

Peut-être garderai-je toujours la nostalgie
Des photos argentiques
De la naissance progressive des ombres et de la clarté
Sous la pellicule bercée par la lampe jaune ou rouge
De ces bains mystérieux révélateurs de vérités subjectives

De cet émoi derrière une tenture d’un labo de fortune
A la lampe si crue après la douce obscurité :
La découverte des contrastes
La répartition parfois anarchique de la lumière
Les gros blocs d’ombre qui plombent l’ambiance
Les regards sombres ou clairs

Zapping noir et blanc

11:49 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (5) | Lien permanent

24/11/2008

Rencontre dans un jardin

fleur blanche red
Un jour, à la rencontre de nouveaux paysages, j’ai atterri par hasard dans le jardin de Sylvie. Le jardin était si beau, sentait si bon, les photos de fleurs étaient si lumineuses - on avait l’impression de pouvoir les respirer et les toucher- que je n’ai pas pu m’empêcher de dire mon admiration. C’était digne d’un livre d’art ! Sylvie parlait peu ou pas sur ces photos.

Touchée par mon commentaire, elle est venue à son tour voir mon jardin qui n’est pas fait de plantes. Et comme on dit toujours dans ces cas-là, elle m’a dit qu’elle aimait lire et qu’elle reviendrait. Nous nous rendions ainsi des visites réciproques en laissant de temps en temps un petit mot d’appréciation.

Un jour, en pensant à son jardin, j’ai écrit une toute petite pensée que je lui dédiai.
Elle me répondit que cela l’avait touchée mais qu’elle-même avait du mal à écrire. J’essayai de l’encourager : l’écriture est une gymnastique qui s’améliore en faisant de l’exercice. Il faut simplement plonger, ne pas avoir peur du quand dira-ton…

Quelques jours plus tard, Sylvie m’écrivit qu’elle avait eu une idée en lisant mes textes, elle avait eu envie de me demander d’écrire son histoire.
C’est une immense preuve de confiance qu’elle me témoigne ainsi.

Ce que je vais vous présenter bientôt (ça fait presque bande-annonce de cinéma !), c’est l’histoire de Sylvie ou du moins quelques tranches de vie que Saravati a assaisonnées à sa façon en essayant de respecter l’authenticité et la sensibilité de Sylvie. Sylvie me donne des détails, je lui pose des questions, je suis très sensible aux ambiances, il faut que je me mette en situation d’ambiance avec des éléments qui ne viennent pas de moi. Les textes que j’ai écrits ont été approuvés par Sylvie.

Pour moi, c’est une collaboration et une expérience extraordinaire et qui a renforcé nos liens d’amitié.
Merci Sylvie pour ta confiance !

08:04 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (4) | Lien permanent

21/11/2008

Manouche la Bohême

Manouche avait abandonné l’école, mes copines m'en parlaient : "On va te présenter Manouche!"
"Mais qui est Manouche ?"."On ne peut pas t’expliquer, on ne définit pas Manouche, on la ressent, il faut dans sa vie au moins une fois avoir respiré l’univers de Manouche."

Une petite maison sombre dans une ruelle, des kots d’étudiants, l’escalier qui sent la cigarette et la Pils, et la pisse de chat, un sac poubelle négligemment abandonné devant une porte à la peinture écaillée dont il ne reste que les pigments passés et indescriptibles...

Dernier étage, sous les combles : le royaume de Manouche, porte grande ouverte, à quoi lui servent les portes, Manouche est accueil, ce qui est à elle est à toi, elle est là, déesse indienne moins le teint, assise par terre au milieu d’une marée de coussins couleur ocre et grenat.

 

Elle me voit, elle me sourit, elle me connaît déjà : « Bonjour, je t’attendais ». Elle m’attendait ? Je n’en savais rien et je découvre Manouche avec ses immenses yeux bleus en amande qui me regardent avec leur merveilleuse lumière, ses longs cheveux blonds lisses, ses perceuses en breloque, son long cou blanc chaudement enclercé de ses colliers serpents aux perles  rouges.

 

A côté, des gars de ma classe genre petit français crâneur me regardent pour la première fois : Manouche s’intéresse donc à moi, je suis devenue quelqu’un, je vois bien leur air étonné. Forcément ils ne peuvent pas me voir, je n’ai pas le physique standard de la minette, je ne peinturlure pas mes yeux en biche et mes vêtements ne sont pas de la dernière mode ni griffés. C’est comme s’ils découvraient que j’existe parce que Manouche s'occupe de moi exclusivement en ce moment.

 

C'est vrai que la classe c’est l’usine, on est pour la première fois plus d’une centaine, un rêve grâce auquel le portefeuille de l’établissement se gonfle des multiples billets du minerval, affaire juteuse en perspective, l’important c’est que les élèves tiennent le coup jusqu’en novembre. Après plus question de rembourser les sous, moins d’élèves mais autant de fric !

 

Manouche a vite compris qu’elle n’était pas douée pour les études, qu’il ne fallait pas rentrer dans le système bourgeois : l’année dernière, après deux mois de guindailles et quelques apparitions évanescentes aux cours où on « rigole » elle a mis les voiles fin octobre. Après avoir eu une aventure officieuse avec le prof de communication, un vieux beau au regard de braise mais au talent d’hypnotiseur jamais démenti. Manouche a dû faire un stage prolongé dans ses yeux car les siens aussi maintenant vous transpercent de l’intérieur. Depuis un an, Manouche vit de l’air du temps, de ses charmes ou de l’argent qu’elle a pu détourner grâce à ses talents endormeurs.

 

Je plais à Manouche et c’est réciproque, on passe toute la soirée à discuter de plein de choses réelles ou fictives, une vraie conversation de grandes personnes, avec ça et là, des bribes de poésie.
Toute la nuit même. Au petit matin Manouche me propose l’hospitalité que j’occupe déjà depuis que j’ai mis la pointe du pied dans sa piaule : quelques coussins étalés sur le tapis défraîchi et de propreté douteuse, une couverture et voilà vite une couche improvisée.

 

Ce matin grasse matinée, chez Manouche chacun vit selon son horloge subjective, apparemment, elle n’est réglée chez personne. Pour la première fois, j’ai brossé un cours, je ne suis plus la petite étudiante appliquée et craintive.

 

Je fais du stop jusqu’à l’école, il y a des navettes de conducteurs serviables qui prennent chaque jour les étudiants qu’ils soient propres ou crasseux, chevelus ou rasés, eh oui, la petite ville bourgeoise a ses habitants d’exception (à moins qu’ils viennent d’ailleurs, nostalgiques des temps bénis où ils ne devaient pas payer leur essence mais profitaient des bécanes des autres).

 

Je passe devant le bureau d’accueil, suis interpellée par la secrétaire, une « vieille fille » enjouée et adorable (eh oui, il en existe !) dont nous sommes tous les enfants chéris et qui assure le parfait service après-vente : « Il faut que tu appelles chez toi, ta mère est folle d’inquiétude. » Bin ça ne change pas, elle l’est chaque fois qu’un de ses poussins quitte le poulailler plus d’une heure. Mais c’est ma mère, elle doit vivre angoissée, elle a toujours gardé un bout de cordon ombilical à sens unique dans la tête, et comme je n’ai pas vraiment la notion du temps et de la filiation, j’alimente régulièrement son stress. « Bin oui maman, j’ai rencontré une fille formidable qui vu l’heure m’a proposé de rester chez elle, y avait pas de téléphone dans l’appart et après j’ai oublié. Pardonne-moi maman, une autre fois, mais si tu n’as pas de nouvelles, c’est que tout baigne.» La belle affaire pour ma mère ! J’imagine à l’autre bout du fil l’expression de maman pour qui le silence et l’absence de ses mouflets sont synonymes systématiques de danger.

 

Comme je suis heureuse de ne pas vivre ma jeunesse aujourd’hui, ma mère m’aurait accrochée à plusieurs Gsm qui n'auraient sans doute jamais répondu, j’ai horreur d’avoir un fil à la patte et des ondes autour encore plus, je n’aime pas ces prothèses modernes qui ont rejoint dans la panoplie des accessoires rattachés à la personne physique les fausses dents, les lunettes et les jambes de bois.

 

Je n’ai pas revu Manouche, l’école plus tard a déménagé, est partie dans la capitale, ça fait plus classe ! Est-ce que Manouche, sorte de mascotte, a suivi pour garder le contact hypnotique avec les jeunes étudiants bohême ? Est-ce que son teint est toujours aussi pâle et ses cheveux aussi lisses ? Mais je suis sûre que l’azur de ses yeux reste un portail avant-coureur du paradis.

21:31 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (0) | Lien permanent

20/11/2008

De liens qui se nouent qui se dénouent

Redimensionnement de IMG_8052

 

C’est difficile de choisir ses liens au milieu de ces kyrielles de blogueurs.

Parfois, une étoile filante vient éclairer notre ciel, nous éclairant de sa belle réflexion littéraire, elle dépose des filets d’or dans l’escarcelle des mots, elle nous réchauffe le cœur, fait briller au coin de nos paupières, une larme transparente d’émotion.
Parfois, c’est un grand souffle de rire qui nous secoue ou, plus délicat, un sourire que l’on voit poindre entre deux lignes.
Parfois ce sont des touches de métaphysique qui réveillent en nous des questions enfouies.
Parfois un regard vif ou révolté sur notre environnement nous fait prendre conscience d’une réalité à autre facette.

Mais comme toute chose en ce bas monde, il n’y a pas de garantie de constance dans la qualité de nos écrits. Ils suivent le fil de l’inspiration, de la lumière ambiante, de nos humeurs chagrines ou rieuses.
Parfois, ils tombent sombrement comme un coup d’épée dans l’eau, n’éveillant autour de nous qu’une ombre de vains ricochets…

Oui, nous devons être indulgents envers nous-mêmes et envers tous nos amis qui nous écrivent et nous lisent. Il est des aspects de nos amis virtuels que nous aimons moins ou que nous ne percevons pas, ou simplement que nous ne comprenons pas.

Il y a des jours de grande solitude sèche où nous tenons pourtant à exprimer des ersatz de pensées, des poésies qui sonnent creux et ne touchent pas, des blagues qui ne font rire personne, des causticités amères qui laissent un arrière goût désagréable.

Mais cette grande communauté de partage crée aussi des obligations de feedbacks. C’est notre silence alors qui tient lieu de désapprobation, car nous sommes trop engagés par rapport aux personnes pour dire vraiment ce que nous pensons.

C’est parfois dommage car c’est en nous montrant mutuellement nos faiblesses et nos limites que notre entourage nous aide à bonifier.

Alors un seul remède : l’authenticité,avec le prix à payer qui peut être aussi le fait d’être moins aimé !

11:41 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (6) | Lien permanent

18/11/2008

Contes inuit du Groenland

contes inuit bis
C’est dans un univers tout à fait différent  de celui que nous répertorions comme le monde des contes que ce livre nous transporte.

Au pays des glaces, des neiges, des phoques et des hommes qui entretiennent avec la nature et les animaux un rapport particulier. Où l’on parle de mariage entre hommes et bêtes, entre espèces d’animaux différentes.

Où l’équilibre repose sur la faculté de pouvoir manger à sa faim malgré les rigueurs d’un environnement parcimonieux et d’un hiver infinissable.

Où la subsistance est plus importante que l’amour et les sentiments, où la vengeance rime avec une souffrance contenue trop longtemps, où l’hospitalité n’est pas nécessairement gage de sécurité, où le poids de la vie est léger comme une plume, où l’ombre des chamanes transperce le quotidien, où il suffit simplement d’être, de manger, de dormir et de se reproduire.

Ces contes vont droit au but, sans fioritures de langage, sans habillage de sentiment, sans description poétique, leur langage est direct comme de petites touches d’existence.

Ces contes sont burinés comme les visages de ceux qui affrontent le froid polaire pour survivre.

Contes du Groenland, simples et vrais, parfois monotones, à l’image de ces jours blancs et gris qui se suivent inlassablement. L’évolution n’est ici pas construite par l’homme, elle dépend des méandres de la nature, inchangée depuis des siècles.

Histoires étranges venues d’ailleurs ou plutôt venues d’une dimension temporelle intacte, non contaminée par le progrès, pure dans son authenticité primitive.

 

Contes inuit du Groenland par Knud Rasmussen

13:57 Écrit par Saravati dans Veine de lecture | Commentaires (2) | Lien permanent

17/11/2008

Intrusion

filet neige red 3

 

Devras-tu en ce jour sombre
Abandonner
Ta naturelle confiance
Cesser de voir la réalité
A travers le prisme
De ta bienveillance

En un mot grandir
Devenir adulte

 

Cette nuit où fut volé
Le fruit de ta mémoire
Sans qu'un filet de bruit
Ne manifeste une présence ennemie
Cette nuit peuple tes cauchemars
Et restaure les peurs d'autrefois

11:52 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (3) | Lien permanent

11/11/2008

Dernières paroles

Parfois en allant rendre une visite au home, je rencontrais Paula.
Depuis longtemps, Paula s’était retiré dans un monde hermétique, elle se contentait de regarder fixement les gens dans les yeux sans rien dire et sans répondre à leurs sollicitations.

Physiquement Paula ne paraissait pas son âge, grande élancée, le dos droit, toujours bien coiffée…mais la communication ne faisait plus partie de son univers.
Quand elle était encore autonome, elle passait régulièrement devant chez moi, elle allait journellement voir son fils et ses petits-enfants que mes enfants connaissaient bien. Elle oubliait ses rendez-vous chez la coiffeuse, ses courses au magasin …jusqu’au jour où elle ne parla plus.

J’appris qu’elle avait été placée dans un home et je la retrouvais errant dans les couloirs, essayant au début de son séjour de fuguer. Quelqu’un finissait toujours par la ramener au bercail. Elle ne protestait pas, elle regardait fixement d’une manière qui aurait pu paraître désapprobatrice.

Ce jour-là, je rencontrai Paula errant au troisième étage alors que je savais qu’elle logeait au second. On ne peut lui en vouloir, l’aménagement intérieur est standard à chaque étage.
Je lui proposai de la raccompagner chez elle en la prenant par le bras, ce qu’elle accepta.

Je l’ai ramenée dans sa chambre, lui ai proposé de l’aider à s’asseoir soit dans la chaise, soit dans le fauteuil.  Pour la première fois, elle a manifesté sa préférence pour la chaise. A ce moment-là, je l’ai saluée en lui disant qu’on aurait l’occasion de se revoir.

Paula a continué à me regarder dans les yeux, les siens, étrangement avaient perdu de leur fixité et j’ai entendu une voix claire, venue de très loin, me dire « Vous serez la bienvenue ! » . J’étais profondément émue, Paula ne parlait plus depuis des mois, pour moi qui avais été gentille avec elle (mais les autres l’étaient tout autant) elle avait brisé son silence.

J’ai appris, la semaine dernière, le décès de la vieille dame. Je ne suis jamais retournée la voir.

13:17 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

05/11/2008

ANIMA ANIMALIA (fin)

Après le grand vide laissé par un Toffu très fusionnel, j’ai décidé d’adopter des animaux plus indépendants et quoi de plus autonome qu’un chat ?

Le gentil mâle offert gracieusement par ma nièce à ma fille s’avéra une femelle très prolifique, les chats formaient désormais une grande famille résidant dans mon vaste jardin. Là encore j’ai péché par négligence : je savais que les colombophiles sont des « sportifs » jaloux de leur progéniture et aussi que des chats à l’allure mi-sauvage apprécient la chair du « coulon ». Peut-être ont-ils abusé de ladite bonne chair et provoqué l’ire des protecteurs d’oiseaux. Par petits groupes, ils ont tous disparu en quatre semaines. J’eus beau les appeler, émettre les hypothèses les plus fantaisistes sur leur disparition, déposé plainte auprès de la gendarmerie. Ils s’étaient envolés en fumée !

Pour me changer les idées, je suis partie aux sports d’hiver. Peut-être voulais-je inconsciemment séduire un ours blanc mais mes essais ne furent pas couronnés de succès.

Je me cassai un bras, une jambe et des côtes. Toute emberlificotée dans mon corset de plâtre, ma seule compagnie fidèle était une mouche qui me tenait compagnie avec beaucoup d’assiduité. Au début, elle remplit sa fonction de mouche-vampire, mais peu à peu un consensus s’établit entre nous. Plutôt que de tourner les pages d’un livre (ce qui, il faut l’avouer, m’était difficile) je suivais les péripéties de la mouche qui restait dans mes parages immédiats. Elle me tint ainsi compagnie pendant les quelques semaines que dura mon immobilité parfaite. Elle atterrissait sur mes doigts et me parlait longuement en agitant ses antennes.

J’étais à peine libérée de mon carcan qu’elle s’éloigna de moi car ma fille avait finalement découvert l’intruse et la poursuivait méchamment avec une tapette. Je ne l’ai plus revue. Je préfère rester dans le doute, je n’ai pas demandé à ma fille qui avait gagné le combat. A chaque printemps, quand reviennent les premières douceurs climatiques, j’ai une pensée émue pour Téodora, ma compagne d’après-ski.

Aigrie par toutes ces expériences décevantes, j’ai décidé de m’éloigner physiquement des bêtes. Une fatalité insidieuse m’empêche d’avoir avec elles un rapport sain et protecteur. On m’a souvent reproché mon manque d’instinct maternel et il semble que je n’ai pas non plus l’instinct « animal ».
Mais un lien psychologique s’est maintenu entre nous. Je me suis documentée et suis devenue une « spécialiste dilettante » en zoologie. J’ai écrit de nombreux articles. Je suis parfois invitée à des émissions radio ou TV où mes observations originales ravissent les connaisseurs (ou du moins ceux qui s’imaginent pouvoir le devenir en utilisant mes considérations).

J’ai participé sans enthousiasme à tous les safaris mais ces bêtes sauvages dans leurs cages gigantesques à ciel ouvert, m’attristent. Alors j’ai décidé de partir en Australie, à la découverte des crocodiles géants. Mal m’en prit. L’un d’eux me trouva à son goût. Ou peut-être voulait-il venger ses frères bêtes de mes négligences à leur égard ? Y aurait-il une justice dans le monde animal ?
Je n’ai pas survécu à ses ébats goulus. Je ne lui en veux pas : il m’a délivrée d’une vie de remords.

Dans l’univers qui est le mien dans un aujourd’hui interminable et après avoir traversé le Styx, je veux croire à l’instar des hindouistes, à la métempsychose.

Durant ma vie terrestre, j’ai dévoré les romans « fourmiesques » de Bernard Werber. Il me plairait de devenir fourmi. Je pourrai devenir pote avec 103 et l’accompagner dans ses nouvelles aventures.

13:05 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (3) | Lien permanent