26/11/2008

Au fil du jardin (1)

Dans l’esprit de la petite Sylvie, il y a avait deux types de grand-mères : les grands-mères aux cheveux blancs qui parlaient beaucoup et faisaient plein de calinous…et les grand-mères aux cheveux jaunes, beaucoup plus réservées.

La grand-mère de Sylvie appartenait à cette deuxième catégorie. Sylvie se souvenait des matins où Grand-mère peignait ses longs cheveux jaunes, les tressait et les assemblait en chignon, juste avant le petit déjeûner à la bonne odeur du pain grillé. Sylvie aurait bien voulu lui poser plein de questions sur son jardin mais Grand-mère était peu bavarde. Grand-mère aurait souhaité avoir une petite fille qui lui ressemblât, mais Sylvie ressemblait, disait-elle, beaucoup trop à son père. C’était comme si cette ressemblance avec quelqu’un –qui, somme toute, était un étranger dans la famille– avait érigé un mur entre Sylvie et sa grand-mère.

Et pourtant, Sylvie adorait les week-ends : la famille allait chez les grands-parents à la campagne, une belle maison avec six chambres et un grand jardin, un rêve pour des enfants confinés en ville ! Sylvie s’était construit un chez soi dans cette maison; pendant que les adultes discutaient, elle aimait fouiller partout. Elle s’approchait du buffet de la salle à manger : il était magnifique quoique très sombre (cela faisait un peu peur) avec ses personnages sculptés dans la matière qui semblaient la regarder. D’une main tremblante, Sylvie ouvrait les portes qui grinçaient, s’attendant à découvrir de nouveaux trésors : eh non, le beau service de grand-mère était toujours le même mais parfois, il y a avait des surprises. Au moment de Pâques, par exemple, des coupes contenaient une multitude de petits œufs à la liqueur, Grand-mère les réservait aux enfants du quartier qui passaient avec leur crécelle. Grand-mère devait être gentille et généreuse.

Et puis, il y avait le grenier de Sylvie. Sylvie n’aimait pas que son grand frère l’accompagne : il faisait plein de bruit et la taquinait constamment. Pendant que Christophe filait à l’anglaise pour profiter de sa liberté champêtre avec ses nouveaux copains, Sylvie se faufilait dans le grenier et revivait vingt ans après l’enfance dorée de sa maman :  tous les jouets étaient là, intacts, bien rangés : les poupées à tête de porcelaine aux yeux si doux, les meubles de poupée, magnifiques miniatures colorées, les petits services à café dont la dorure commençait à s’estomper. Sylvie passait des heures magiques au milieu de ces jouets d’un autre âge.

La cuisine débouchait sur une grande véranda qui s’ouvrait sur le jardin bordé de deux allées.
Pour y accéder, il fallait monter quelques marches. L’allée majestueuse était surmontée de treilles fleuries. Plus loin, un grand garage avec grenier, à côté du poulailler où vivaient des poules naines que Christophe aimait pourchasser en riant.

Sylvie adorait passer son temps à regarder les fourmis vaquer à leur travail incessant, à les suivre jusqu’à leur nid.

Elle ramassait avec une infinie patience les pétales de roses tombés sur le sol, les disposait dans une soucoupe pour les laisser macérer dans l’eau en espérant obtenir ainsi un mystérieux parfum qui n’eut jamais le succès escompté.

Oui, comme le disait sa maman, Sylvie avait bien hérité de l’amour de Grand-mère pour la nature et les animaux. Dans le jardin, Sylvie était heureuse, curieuse de tout. Elle observait chaque plante en essayant de l’identifier. Elle était subjuguée par les oponces avec leurs raquettes qui ressemblainet aux raquettes de ping-pong. Elle adorait les cactus.

Le commun des mortels imagine que les cactus sont des plantes agressives, pleines de picots, sans charme, intouchables ! Ils ignorent qu’une fois installés dans un milieu qui leur est adapté, les cactus sont créateurs de grande beauté : ils sculptent, cisèlent des fleurs magnifiques aux couleurs rares, aux pétales raffinés.

Sylvie s’asseyait au milieu des fleurs et rêvait qu’un jour elle aussi, aurait un jardin comme celui-là.

Mais quelques temps plus tard, Grand-mère mourut alors que Sylvie n’avait que six ans.
Sylvie ne revit jamais plus ces oponces et rangea ses rêves de nature dans un coin de sa mémoire d’enfant.

09:05 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (3) | Lien permanent

Commentaires

L'histoire commence bien, avec cette pointe de nostalgie. Tu la racontes joliment.

Écrit par : Angelina | 26/11/2008

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C'est toujours un plaisir pour moi de lire de jolies histoires écrites...sans contrainte,n'est-ce pas?
On met toujours une part de soi dans ce qu'on écrit. Je me demande quelle part est la tienne? Mystère...

Écrit par : Philippe D | 26/11/2008

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peut être... saurons-nous la suite de cette si jolie histoire. j'aime beaucoup cette petite fille un peu solitaire, surranée je trouve, mais sans doute est-ce dû à l'histoire? elle est trés attachante en tous cas!

Écrit par : mimi | 30/11/2008

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