21/11/2008

Manouche la Bohême

Manouche avait abandonné l’école, mes copines m'en parlaient : "On va te présenter Manouche!"
"Mais qui est Manouche ?"."On ne peut pas t’expliquer, on ne définit pas Manouche, on la ressent, il faut dans sa vie au moins une fois avoir respiré l’univers de Manouche."

Une petite maison sombre dans une ruelle, des kots d’étudiants, l’escalier qui sent la cigarette et la Pils, et la pisse de chat, un sac poubelle négligemment abandonné devant une porte à la peinture écaillée dont il ne reste que les pigments passés et indescriptibles...

Dernier étage, sous les combles : le royaume de Manouche, porte grande ouverte, à quoi lui servent les portes, Manouche est accueil, ce qui est à elle est à toi, elle est là, déesse indienne moins le teint, assise par terre au milieu d’une marée de coussins couleur ocre et grenat.

 

Elle me voit, elle me sourit, elle me connaît déjà : « Bonjour, je t’attendais ». Elle m’attendait ? Je n’en savais rien et je découvre Manouche avec ses immenses yeux bleus en amande qui me regardent avec leur merveilleuse lumière, ses longs cheveux blonds lisses, ses perceuses en breloque, son long cou blanc chaudement enclercé de ses colliers serpents aux perles  rouges.

 

A côté, des gars de ma classe genre petit français crâneur me regardent pour la première fois : Manouche s’intéresse donc à moi, je suis devenue quelqu’un, je vois bien leur air étonné. Forcément ils ne peuvent pas me voir, je n’ai pas le physique standard de la minette, je ne peinturlure pas mes yeux en biche et mes vêtements ne sont pas de la dernière mode ni griffés. C’est comme s’ils découvraient que j’existe parce que Manouche s'occupe de moi exclusivement en ce moment.

 

C'est vrai que la classe c’est l’usine, on est pour la première fois plus d’une centaine, un rêve grâce auquel le portefeuille de l’établissement se gonfle des multiples billets du minerval, affaire juteuse en perspective, l’important c’est que les élèves tiennent le coup jusqu’en novembre. Après plus question de rembourser les sous, moins d’élèves mais autant de fric !

 

Manouche a vite compris qu’elle n’était pas douée pour les études, qu’il ne fallait pas rentrer dans le système bourgeois : l’année dernière, après deux mois de guindailles et quelques apparitions évanescentes aux cours où on « rigole » elle a mis les voiles fin octobre. Après avoir eu une aventure officieuse avec le prof de communication, un vieux beau au regard de braise mais au talent d’hypnotiseur jamais démenti. Manouche a dû faire un stage prolongé dans ses yeux car les siens aussi maintenant vous transpercent de l’intérieur. Depuis un an, Manouche vit de l’air du temps, de ses charmes ou de l’argent qu’elle a pu détourner grâce à ses talents endormeurs.

 

Je plais à Manouche et c’est réciproque, on passe toute la soirée à discuter de plein de choses réelles ou fictives, une vraie conversation de grandes personnes, avec ça et là, des bribes de poésie.
Toute la nuit même. Au petit matin Manouche me propose l’hospitalité que j’occupe déjà depuis que j’ai mis la pointe du pied dans sa piaule : quelques coussins étalés sur le tapis défraîchi et de propreté douteuse, une couverture et voilà vite une couche improvisée.

 

Ce matin grasse matinée, chez Manouche chacun vit selon son horloge subjective, apparemment, elle n’est réglée chez personne. Pour la première fois, j’ai brossé un cours, je ne suis plus la petite étudiante appliquée et craintive.

 

Je fais du stop jusqu’à l’école, il y a des navettes de conducteurs serviables qui prennent chaque jour les étudiants qu’ils soient propres ou crasseux, chevelus ou rasés, eh oui, la petite ville bourgeoise a ses habitants d’exception (à moins qu’ils viennent d’ailleurs, nostalgiques des temps bénis où ils ne devaient pas payer leur essence mais profitaient des bécanes des autres).

 

Je passe devant le bureau d’accueil, suis interpellée par la secrétaire, une « vieille fille » enjouée et adorable (eh oui, il en existe !) dont nous sommes tous les enfants chéris et qui assure le parfait service après-vente : « Il faut que tu appelles chez toi, ta mère est folle d’inquiétude. » Bin ça ne change pas, elle l’est chaque fois qu’un de ses poussins quitte le poulailler plus d’une heure. Mais c’est ma mère, elle doit vivre angoissée, elle a toujours gardé un bout de cordon ombilical à sens unique dans la tête, et comme je n’ai pas vraiment la notion du temps et de la filiation, j’alimente régulièrement son stress. « Bin oui maman, j’ai rencontré une fille formidable qui vu l’heure m’a proposé de rester chez elle, y avait pas de téléphone dans l’appart et après j’ai oublié. Pardonne-moi maman, une autre fois, mais si tu n’as pas de nouvelles, c’est que tout baigne.» La belle affaire pour ma mère ! J’imagine à l’autre bout du fil l’expression de maman pour qui le silence et l’absence de ses mouflets sont synonymes systématiques de danger.

 

Comme je suis heureuse de ne pas vivre ma jeunesse aujourd’hui, ma mère m’aurait accrochée à plusieurs Gsm qui n'auraient sans doute jamais répondu, j’ai horreur d’avoir un fil à la patte et des ondes autour encore plus, je n’aime pas ces prothèses modernes qui ont rejoint dans la panoplie des accessoires rattachés à la personne physique les fausses dents, les lunettes et les jambes de bois.

 

Je n’ai pas revu Manouche, l’école plus tard a déménagé, est partie dans la capitale, ça fait plus classe ! Est-ce que Manouche, sorte de mascotte, a suivi pour garder le contact hypnotique avec les jeunes étudiants bohême ? Est-ce que son teint est toujours aussi pâle et ses cheveux aussi lisses ? Mais je suis sûre que l’azur de ses yeux reste un portail avant-coureur du paradis.

21:31 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (0) | Lien permanent

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