18/09/2008

Une voisine envahissante

La petite fille regardait ce jour-la Hélène avec étonnement.
Elle examina les traits de son visage, un à un, écouta le son discordant de sa voix et ne la reconnut pas.

Mais qui était cette Hélène qui venait plusieurs fois par semaine rendre visite à maman pour toutes sortes de raisons incompréhensibles pour un enfant, écorchait les voisines au passage d’un trait de langue acéré et médisant ?

Les parents possédaient un petit commerce avec plusieurs facettes. Maman servait de l’essence à l’une des deux seules stations du village. Dans ces années, il y avait encore très peu d’automobiles, elles étaient considérées comme un luxe, la plupart des clients étaient des motocyclistes qui vous dérangeaient pour une poignée de pain. Le grand oncle racontait que 50 ans auparavant, il allait travailler à pied : 20 Km à l’aller, 20 Km au retour, tous les jours, même le week-end, la sécurité sociale était encore dans les limbes. Pas de transport en commun. On avait un peu progressé : maintenant il y a avait des bus, même dans les villages et, pour les occasions extrêmes des taxis qui venaient de la ville et coûtaient cher, à cause des doubles trajets.

Papa transportait des matériaux de construction, livrait du charbon et du butane, il avait toujours les yeux cernés de khôl charbonneux, même quand il se lavait le visage à grandes eaux. Il portait sur sa figure les stigmates de sa profession.

Pour toutes ces raisons – quand on est commerçant, on doit pouvoir être contacté rapidement – on avait mis le téléphone, objet rare à l’époque (le seul téléphone de la rue) :  un grand coffret noir accolé au mur du salon. On décrochait le cornet, et une opératrice à l’affût répondait immédiatement (quand elle n’écoutait pas d’autres conversations ou ne lisait pas son roman-photo !) . Elle composait le numéro demandé et passait le correspondant. Pas toujours discrète, il lui arrivait d’intervenir maladroitement au milieu d’une conversation (sorte de voix-off dans le duo) si elle avait oublié son rôle de confidentialité. Dans le genre « Dis-moi, Germaine, j’ai fait tomber de l’huile sur mon beau carrelage, que dois-je faire ? » . La voix off, incontrôlable, clamait telle une publicité: « Utilisez Spic et Span, Madame, un seul passage et tout va briller ».

Les cabines téléphoniques étaient quasiment inexistantes. Hélène, la voisine, n’avait pas le téléphone et avait pourtant beaucoup de choses à dire, beaucoup de réclamations à poser. Elle venait donc régulièrement dans la cabine publique privée de la maison avec accueil personnalisé obligatoire. Maman se servait du sablier pour chronométrer et calculer le prix de la communication. Pour cette raison, Hélène ne téléphonait pas longtemps mais se rattrapait ensuite en bavardant avec maman. A défaut d’un véritable dialogue car il s’agissait plutôt d’un monologue joyeusement entrecoupé des onomatopées les plus diverses, exprimant tantôt la désapprobation, la critique ou l’étonnement. Maman n’insistait pas, répondait souvent de manière monosyllabique ou avec simple hochement de tête. Dehors, il y avait des clients à servir et dedans les charges d’une famille nombreuse à assumer dans les délais : repas, lessives, repassage, nettoyage…

Hélène, au contraire, avait du temps, beaucoup de temps. Son mari, ouvrier du bâtiment travaillait sur des chantiers éloignés. Il prenait le bus le dimanche soir pour revenir le vendredi soir, il était toujours très élégant, tiré à quatre épingles, contrairement au papa de la petite, toujours poussiéreux. Leur fille unique qui d’après sa mère était la plus belle et la plus intelligente, suivait une formation d’infirmière et s’absentait fréquemment pour des stages. Elle se maria d’ailleurs très jeune, les études à peine terminées et partit habiter à l’étranger, loin d’une mère très accaparante. Hélène eut encore plus de temps à tuer ; elle rendait visite à ses voisines (mais la réciproque n’était pas vraie) sans s’inquiéter de leur emploi du temps, elle se mêlait de tout, disputait. Il fallait bien enjoliver un banal quotidien : colporter du mal de l’une à l’autre et de l’autre à l’une était une manière de contrecarrer l’ennui.

Intuitivement la petite fille n’appréciait pas trop la bavarde Hélène : elle monopolisait l’attention de maman. Une fois, la voisine retournée chez elle, maman, malgré son instinct maternel, serait énervée d’avoir perdu du temps. Hélène était pour la petite un exemplaire surgi tout droit d’un sketch du film de Jean Dreville avec Noël Noël Les Casse-pieds (1948), c’était l’empêcheuse de tourner en rond !

A l’époque, il fallait témoigner du respect envers les grandes personnes. Aujourd’hui, si on adaptait le vocabulaire à une telle situation, on dirait qu’Hélène était saoulante voire chiante.
Quand Hélène arrivait au moment le plus inopportun (mais ne l’étaient-ils pas tous ?) la fillette enrageait en silence ou allait lâchement se cacher.
D’ailleurs Hélène ne la remarquait même pas, toute concentrée sur son ego et sur les commérages qu’elle ne cessait de colporter, guettant sournoisement les réactions de son interlocutrice.
Très vite, la petite décida de ne pas rentrer dans un tel jeu : à l’âge où la plupart des enfants sont de vilains petits délateurs, la fillette adopta une attitude délibérément indifférente envers les « rapportages ».

C’est à cela qu’elle pensait, ce jour-là, en dévisageant longuement Hélène : mais qui donc était cette étrangère qu’elle voyait presque tous les jours et ne reconnaissait pas ?

09:43 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (10) | Lien permanent

Commentaires

bonsoir, encore un texte qui me fait sourire, il est si vrai !
bonne soirée
bisous

Écrit par : sylvie | 18/09/2008

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Joliment raconté !

Écrit par : marieke. | 18/09/2008

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Une très belle narration de cette voisine envahissante avec des moments de nostalgie, sur un passé encore proche. Ce qui est intéressant, c'est le regard de cette petite fille sur le monde des adultes, un oeil si lucide ! Les enfants, même dans leur innocence, portent souvent des jugements très justes.
Ton texte coule tout seul, on visualise cette voisine, on l'entend même et l'on voit cette petite fille, dans un coin, dévisageant cette pie avec toute sa lucidité.

Les temps ont changé, notre environnement aussi mais les voisines envahissantes sont bel et bien encore là.... :-)

Écrit par : Malvina | 19/09/2008

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çà me rappelle quelqu'un:-)! on avait une voisine comme çà quand j'étais gamine qui, non contente d'utiliser le téléphone sans payer venait également regarder la télé. nous étions les seuls à posséder tout çà dans le coin et ce n'était pas vraiment un luxe mais plutôt parce que ma mère était trés malade, le téléphone pour appeler de l'aide urgente et la télé pour la distraire. et elle, francine, venait aussi pour faire des avances à mon père qui un jour de ras-le-bol malgré sa patience, l'a bel et bien fichue dehors à notre grande joie nous les petits qui la détestions cordialement!
j'ai beaucoup aimé te lire vraiment, belle narration.
bises et bon we! à bientôt!
http://libres2.synetblogs.be

Écrit par : mimi | 19/09/2008

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Récits empreints d'émotions Merci Saravati pour tes récits. Je visite régulièrement ton site. Tes textes sont à la fois réalistes et empreints d'émotions et d'une belle force de conviction. En outre, à la lecture ils sont fluides, comme coulant de source.
Reçois mes encouragements à poursuivre ton expérience littéraire...
A bientôt, sur ton blog.

Écrit par : Hermes007 | 20/09/2008

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C'est un texte très vrai qui touche chacun dans le quotidien qu'il évoque... Et j'adore la chute; cette dernière phrase! "Mais qui était donc cette étrangère qu'elle voyait presque tous les jours et ne reconnaissait pas?" On ne connaît jamais vraiment personne, finalement, même les gens qui nous sont les plus proches! Déjà se connaître soi se révèle si difficile.
Merci pour ton récit. Continue d'écrire; le plaisir d'écrire et de se lire les uns les autres... Il n'y a rien de tel!
J'ai connu moi aussi ces moments (pour mon concours) où, obligée de lire des oeuvres imposées, je délaissais celles que j'adorais. La vie professionnelle ne s'accommode pas toujours, hélas, de nos rêves... Mais... Je pense qu'il est possible de concilier les deux en se donnant pour règle d'aménager du temps pour soi et sa vie intérieure. Car, après tout, et j'y ai bien réfléchi ces derniers temps, le but de la vie est d'être heureux et de consacrer le plus de temps possible à ses passions.
Je retente ce concours cette année sans oublier d'autres aspects de moi; ainsi je parviens à garder un équilibre.
Je vous souhaite à mon tour bonne chance pour votre formation; nous vivons chacune dans l'univers des livres; notre métier est donc proche de nos aspirations; je pense que c'est une chance.
Et félicitations pour votre récit réaliste; vos personnages prennent chair devant nous; vous avez le pouvoir de créer de véritables pensées chez vos héros et héroïnes.
A bientôt de nous rencontrer pour d'autres lectures...
Géraldine

Écrit par : MULLER Géraldine | 20/09/2008

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Oups! Je m'aperçois, Saravati, après avoir posté mon message, que j'emploie le "tu" puis le "vous". Il faut dire que je suis très enrhumée et que je n'ai donc pas les idée très claires...
Que préfères-tu?
A bientôt
Géraldine

Écrit par : MULLER Géraldine | 20/09/2008

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J'ajouterai à tous les commentaires qui fleurissent déja et que je rejoins que j'ai apprécié surtout cette ambiance années 50 que vous avez si bien rendue.
IL y avait chez ma grand-mère une téléphone mural comme celui que vous décrivez.
Que de souvenirs remontent à la surface.!!
Il me semble me reconnaitre dans cette petite fille.. je me rappelle cachée sous la table pour mieux entendre les conversations des grandes personnes.
Un jour maman et grand mère causaient ayant abandonné le tissus d'une robe en cours de confection.
Elle m'avaient oubliée dans le feu de leurs discussion.
Moi silencieuse mais suspecte, je m'occupais à découper soigneusement sous la table tous les jolis petits motifs rouges en carré de ce qui devait devenir la future robe de cérémonie de grand maman ..... Ah les enfants!

Je suppose que tu n'as nul besoin d'encouragement saravati ( et qui serais je pour t'en donner?) tu sembles écrire comme tu respires .
Mais laisse moi te dire le plaisir de te lire!

Romie

Écrit par : Romie | 21/09/2008

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Et bien moi aussi j'ai du brouillard dans la tête! Je "vous" "t"'ai donné du "vous " et puis du "tu". A mon tour je demande que préférez vous ? Que préfères tu?

Romie

Écrit par : Romie | 21/09/2008

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Réponse à Romie Merci pour ton commentaire.
Nous aimons la littérature : tutoyons-nous !
J'ai beaucoup aimé ta prouesse de petite fille pendant que les adultes téléphonaient, c'est tellement mignon cette enfant qui découpe des petits carrés dans du beau tissu, avec toute l'innocence du monde, pensant bien faire...
Merci de ta visite
et merci à tous les autres qui ont eu la gentillesse de me laisser un mot.
A bientôt.

Écrit par : Saravati | 22/09/2008

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