30/08/2008

Le premier grenier

 

C’est à un âge déjà avancé qu’elle a eu son premier grenier personnel.

Bien sûr, elle a connu des greniers voisins dans son enfance : celui des cousins tout proches où l’on torturait les touches d’une vieille machine à écrire Olivetti (une pure merveille pour des enfants de l’époque) ; celui situé au-dessus du garage de son père, ouvert à tous les vents et accessible par une échelle de bois très raide…mais rien de personnel jusqu’au jour où elle emménagea dans cette maison.

Avant de l’acheter, elle en avait bien sûr visité le grenier qui servait de circuit pour des trains miniatures grand format : leur propriétaire avait percé la cage d’escalier pour y faire passer son circuit : c’était une belle installation qu’il dut démonter et reconstituer à plus petite échelle dans sa nouvelle demeure.

Le déménagement avait été un véritable supplice, on ramena les cartons et les grands sacs moins utiles dans le grenier retourné à ses premières fonctions. Dès que l’emploi du temps le permettrait, on trierait (vœu pieux) un peu à la fois. On fit les travaux nécessaires dans la maison, mais on oublia le grenier.

Les enfants grandirent, les jouets et les peluches firent place à des jeux, les vêtements trop petits s’entassèrent eux aussi près des premiers cartons et sachets.

Elle n’avait pas de véritable raison de monter au grenier. Mais un jour, quelques années plus tard, elle décida de faire le tour des pièces moins fréquentées et se retrouva au grenier, le souffle coupé : une tornade était passée par là, les cartons éventrés, les vêtements jetés par-dessus bord, les jouets jonchant le sol, les peluches dispersées dans tous les coins.

Les coupables n’avaient pourtant rien d’immatériel : les enfants, chaque année au moment des carnavals ou des fêtes masquées organisaient des razzias dans le grenier à la dernière minute, ne prenaient pas la peine de remettre de l’ordre avant de quitter les lieux, se promettant de revenir plus tard…et oubliaient…

Les petits monstres désordonnés étaient maintenant des adultes. Elle se retrouvait seule au milieu des éléments démontés. Il faudrait des jours et des jours pour donner un semblant d’ordre à ce dépotoir déstructuré.

Lasse avant même d’avoir commencé, elle s’assit sur un vieux matelas et regarda autour d’elle : les panneaux jaunes et bleus qui recouvraient murs et plafonds témoignaient encore des temps héroïques du passage des trains.

Au fond, sous les combles, une trappe discrète rappelait la cachette des résistants durant les nuits de guerre.

Le velux poussiéreux laissait à peine entrevoir les gouttes de pluie, une toile d’araignée savamment confectionnée voilait artistiquement le bord de la fenêtre, elle ne s’arrogea pas le droit de l’enlever, depuis des années, les araignées avaient construit leur empire bien à l’abri.

Elle ouvrit le velux et contempla les gouttes d’eau qui ruisselaient sur les belles tuiles fraîchement vernies, les arbres du voisin, envahissants, dispersant leurs mauvaises graines alentour, les vaches de la ferme plus loin, réfugiées sous les arbres qui paraissaient la regarder avec ennui.

Sur une des cheminées, un pigeon semblait picorer. Il ne broncha pas, sachant qu’elle ne pouvait l’atteindre.

Ce grenier, le sien, était surtout rempli de l’esprit de ses prédécesseurs qui l’avaient fréquenté beaucoup plus longtemps qu’elle.

Bien sûr, de nombreux objets lui rappelaient l’histoire de sa famille aujourd’hui dispersée. Il serait difficile de faire un choix draconien parmi cette multitude de repères, ces vêtements portés par des enfants chéris pour telle ou telle occasion, ces jouets tant convoités, offerts par les grands parents ou les oncles, cette ribambelle de peluches que les enfants avaient un jour alignées en rang d’oignon sur les divan et fauteuils.

Des tranches de vie de famille se découpaient dans sa mémoire tandis que la pluie redoublait sur les vitres et les tuiles.

Elle chassa délibérément ce souffle de nostalgie, ouvrit la porte, descendit l’escalier. Tout en se fixant un futur rendez-vous de type « replongée dans le passé », elle se demanda seulement si son premier grenier serait aussi le dernier…

21:00 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent

14/08/2008

Vacance

Je repars vers le nord, vers les grands espaces verdoyants, vers les immenses étendues marines, loin du bruit des grandes villes polluées et de la course effrenée de leurs habitants.

J’espère y trouver une sérénité bienveillante, accompagnée de mes livres pour me rassasier de l’écriture des autres ; de mes cahiers pour y jeter ça et là quelque impression fugace; et mes photos, celles que j’imagine pouvoir composer au gré de ma perception. Mais je ne suis pas en mission, je n’ai de comptes à rendre à personne. Peut-être que je ne ferai rien de tout cela, peut-être que je ferai beaucoup plus ou beaucoup moins !

Je vivrai de l’air du temps et au rythme de mon temps subjectif.
Intermède.

09:38 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (7) | Lien permanent

13/08/2008

Cauchemar diurne

Ou un moment d'égarement !

Qu’est-ce qui lui a pris en ce jour pluvieux ?
Depuis quelques mois, les calories s’accumulent, la tension augmente, les fringales apparaissent quand on ne les attend pas…
Loi de la diététique : les calories qui rentrent ne sortent pas.
Notre corps contrairement à notre environnement physique a cette faculté d’extensibilité, d’élasticité : la peau se distend, les vergetures apparaissent, la balance s’emballe.
La publicité nous bassine avec ses slogans « minceur assurée » et nous montre, dans les revues et les défilés, des corps squelettiques transformés en portemanteaux, montés sur échasses, à la démarche dodelinante, déhanchée et confinée à la ligne droite.
Leur ressembler, non merci (quoique les anorexiques en rêvent !) mais à l’inverse cet amoncellement de bourrelets disgracieux (toujours) mal placés n’est pas non plus un idéal.

Entre les deux extrêmes, le monde médical n’a qu’une réponse : manger moins et se mouvoir plus.

Qu’est-ce qui lui a pris à cette sédentaire chronique d’aller à la chasse au marchand ambulant sous un ciel menaçant ?

Du poissonnier ambulant, elle connaît l’itinéraire et la constance. Une seule variable : le temps passé avec des clientes volubiles (pour certaines c’est la conversation de la semaine !). Alors prendre son vélo et rejoindre le point de départ de la tournée. Mais elle est partie tard ce matin, pour toutes sortes de raisons, la principale étant peut-être qu’elle n’avait pas vraiment envie de faire de l’exercice.

Elle a arpenté la rue principale (qui monte drôlement) du petit village voisin sans apercevoir la camionnette caractéristique : blanche ornée d’un sympathique poisson bleu. Elle a pris une route parallèle, une autre perpendiculaire, a jeté un coup d’œil panoramique dans les rues situées de part et d’autre de la voie principale, tendu l’oreille pour entendre la sonnerie caractéristique : pas de trace.

Avoir fait tout ce chemin pour rien : non, entrons dans le petit supermarché et remplissons les deux sacs à l’arrière du vélo : plus de poids, donc plus d’exercice ! Elle culpabilise pourtant : elle n’a pas rempli son contrat, elle ne ramène pas de poisson, donc pas d’oméga 3.

Allez, une dernière tentative : aller frapper à une maison amie : «Le poissonnier est passé ? » « Oui, comme d’habitude, à l’heure, je dirais même plutôt à l’avance » Où peut-il bien se cacher ?

Elle se souvient maintenant : il lui a un jour déclaré qu’il s’arrêtait au bout du chemin Saint Christophe (c’est un cul de sac, semble-t-il ) à l’heure de table, pour manger et refaire son étalage. Pas question de déranger les clients à midi !
Dernier espoir : elle remonte sur son vélo sous une pluie débutante et finit par apercevoir la camionnette, fidèle à sa parole, au bout du chemin Saint Christophe. Quelques poignées d’omega 3 et il faut reprendre la route tandis que la pluie, sortie de sa timidité, prend une assurance agressive.

Mais quelle route prendre pour retourner ? Elle n’aime pas les itinéraires monotones, elle a la choix : le même qu’à l’aller ou passer par une petite route champêtre d’où l’on a une vue splendide sur la verdure. Tiens, mais derrière la camionnette, cela ne semble pas un cul de sac mais un chemin de terre qui s’ouvre, elle suppose qu’il doit mener quelque part, en tout cas, la rapprocher de sa maison.

Qu’est-ce qui lui a pris, elle qui voulait se limiter au moindre effort ?
Elle s’engage dans le chemin de terre qui se découvre bien plus herbu que terreux, on peut même dire de plus en plus herbu. De plus en plus parsemé de cailloux et pierres !
Etait-ce vraiment une bonne idée de s’engager ainsi sur une voie inconnue à l’aspect inconfortable ? Car l’apparence est passée au stade de la réalité ! Pourtant le chemin existe, il propose même des alternatives : continuer tout droit où plus loin un véhicule bloque le passage ou tourner à droite. Un véhicule au milieu des champs, brrr, ça ne la rassure pas, elle tourne à droite.

La terre humide a remplacé l’herbe; quelques centaines de mètres plus loin, la route s’arrête sans crier gare.
Orgueilleuse, notre exploratrice dilettante décide de continuer malgré tout, et surtout à travers tout, contre vents et marées ! Les vents et marées prennent la tournure de champs, de terres, de blés humides, de feuilles, d’orties, de chardons, de fossés presque invisibles envahis par la végétation sauvage, de prés clôturés de barbelés électrifiés.

Pas possible de revenir sur ses pas, le vélo ramasse à chaque tour de roue dans ses garde-boue des cailloux de terre qui l’empêchent de tourner et ralentissent la marche, il faut s’armer d’une branche pour essayer de libérer les roues de ces pavés de boue, longer les champs où les blés verts humides ont déjà une belle hauteur et fouettent notre promeneuse écervelée jusqu’à mi-cuisse.

On la dirait balayée par un orage, complètement trempée, mais déterminée à rejoindre une vraie route qui apparaît encore très loin. Elle longe deux champs détrempés, elle arrive dans une prairie après s’être contorsionnée, elle et son vélo unis dans une même épreuve, pour passer sous les fils électriques sans recevoir du courant : bel effort physique ! Il va falloir recommencer trois fois la même opération, car les prairies se succèdent. La dernière offre un tapis vert de taille raisonnable qui permet de « débouer »  les roues qui virent alors à un brun gras bien luisant, sorte de pâte Nutella sans le goût ; elle peut enfin remonter sur selle et prendre une vitesse de pointe de 5 kilomètres/heure.

A quelques dizaines de mètres, deux formes volatiles semblent planer en rythme dans le ciel : mirage, oiseaux planeurs gigantesques, cerfs-volants sans fil : objets volants non identifiables, le mystère subsistera dans son esprit, elle n’a pas envie d’approcher, cela rallongerait son odyssée déjà bien trop longue, et qui sait, c’est peut-être dangereux ! Nouveau rase-mottes sous les doubles clôtures avec cette fois-ci une petite décharge électrique, nouveau contact sensuel avec la boue fraîche et remontée vers la route, la vraie, la seule, celle qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Honteuse, elle baisse les yeux pour éviter de reconnaître quelque connaissance : quel beau tableau a-t-elle à offrir : blouson beige constellé de taches sombres, pantalon trempé jusqu’à la taille recouvert d’aiguilles verdoyantes, chaussures splashant, artificiellement devenues bicolores, pieds submergés ni chauds ni froids, vélo passé à l’anti cycle-wash, garde-boue déchiqueté gisant pitoyablement par terre, sacs boueusement repeints avec asymétrie…

Il faut continuer, l’épilogue approche, cette promenade dans les steppes marécageuses, les cultures renaissantes, les monticules caillouteux, les flaques négligemment éparpillées, cette promenade tellement exotique touche à sa fin .
Heureusement, le poisson, dur à cuire, a survécu à ces épreuves dont il aurait pu volontiers se passer : pour lui, le dénouement fatal était de toute façon inévitable !

Qu’est-ce qui lui a pris, à cette femme un peu excentrique de se distinguer en empruntant un chemin de traverse ? Cette route s’est avérée virtuelle. Mais Saint Christophe, patron des voyageurs n’a pas voulu la contrarier, il a fini, après maints détours fantaisistes, par la mener à bon port.

La prochaine fois, suivra-t-elle sans doute, la ligne claire !

15:43 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

10/08/2008

Inspiration blogueste

Je pourrais vous parler de l’actualité brûlante, mais tant de blogs en parlent, les médias aussi.

Je pourrais vous parler de mes états d’âme, mais ils n’intéressent que moi, et encore les jours de bonne humeur, les jours de grisaille, je n’ai pas trop envie de me dévoiler.(sans doute un regain d’amour propre !)

Je pourrais vous parler de ma famille, de mes amis, mais je préfère garder le secret de leur jardin qui n’appartient qu’à eux  : je n’ai pas envie d’être accusée de délation ou de manque de discrétion.

Alors je regarde les choses de la vie, les choses simples, la pluie qui pour l’instant se déverse sur la pelouse, aussi efficace pour redonner au tapis vert sa belle couleur que pour booster les mauvaises herbes toujours à l’affût d’une expansion colonialiste, la fumée suave qui s’élève au-dessus de la tasse de café (ce même café que j’ai encore pris trop tard et qui me promet quelque belle insomnie, le chat aux aguets à quelques pas des oiseaux dégusteurs de cerises (pas trop efficace, le matou et les oiseaux n’en ont cure : le chat préfère les croquettes aux roulades plumeuses).

Pendant que ma fille me raconte des anecdotes navrantes (et qui ne font rire que ceux qui ne les ont pas vécues) de « Vie de merde »  (site à visiter au moins une fois pour se rendre compte qu’il y a toujours pire que nos petits ennuis !).

Peut-être prendrez-vous cela pour du désoeuvrement, peut-être en est-ce ? Peut-être pas !
Mais c’est aussi une façon pour moi d’illustrer les multiples facettes du langage littéraire : porteur d’ambiance, porteur de message ou simplement chapelet de mots mis côte à côte pour former une farandole magique.

11:25 Écrit par Saravati dans Images personnelles | Commentaires (6) | Lien permanent

08/08/2008

Un homme seul (4) Fin

Faute d’aliments frais, il se nourrit de boites de conserves. Son organisme n’était pas habitué à ces conservateurs, acidifiants, colorants, il tomba malade et dut être hospitalisé. Ses collègues vinrent lui rendre visite mais hors de son milieu de travail, il avait perdu de sa superbe. Il ne prononça pas une parole, se contentant de sourire béatement aux propos vides et sirupeux. On lui accorda le bénéfice de la maladie.

Quand après un temps indéterminé (sans famille, sans repère, le temps est encore plus subjectif lorsque l’on est souffrant) il sortit de l’hopital, sa première visite sur des jambes encore flageolantes fut pour Anna dans son univers de fruits et légumes.

Les fruits et les légumes étaient de toute fraîcheur mais le magasin avait perdu de sa splendeur : Anna n’y travaillait plus. Il n’osa même pas demander ce qu’elle était devenue. Dans sa tête il élabora tous les scénarios possibles dans le changement de vie d’Anna : elle avait gagné au loto et ne devait plus travailler pour vivre, elle s’était mariée et était partie habiter dans une autre contrée, elle était partie rejoindre le père de son enfant, elle était gravement malade, elle s’était fait écraser par une voiture et était restée handicapée, elle était morte des suites d’une opération…Il pleura pour la première fois depuis la mort de ses parents, il pleura une nuit entière jusqu’à ce que ses canaux lacrymaux soient complètement desséchés. Toutes les nuits il rêvait d’Anna dans chaque scénario élaboré. Il ne mit plus les pieds dans le magasin de peur d’y voir un fantôme : la femme parfaite était repartie dans le monde des esprits, le laissant seul en compagnie d’un bel amour platonique.

Il fit ses courses dans d’autres quartiers. Il ne regardait plus les visages des femmes, ne ressentait plus les effluves de leur parfum. Il errait tel un automate, il ne mangeait plus que du pain ou des viennoiseries, il changeait de boulangerie tous les mois : la ville en était truffée.

Quelques mois plus tard, dans la rue Royale, il entra dans une grande et belle boulangerie : il préférait les espaces confinés, intimistes, il y passait inaperçu, répondait à la boulangère par mono-syllabes comme s’il faisait des économies de paroles.

Cette boulangerie royale sortait du cadre de ses habitudes et en plus une longue file attendait d’être servie. Quand vint son tour, il n’avait d’yeux que pour la vitrine pleine de gâteaux. C’est alors qu’une voix douce et veloutée lui demanda : « Vous désirez, Monsieur ? »

Il leva les yeux vers le visage de madone, il plongea son regard dans l’azur délicat des yeux, il reconnut le beau visage lisse, les cheveux dorés légèrement bouclés, le tendre parfum de magnolia.
Comme si elle sortait de quelqu’un d’autre, il entendit sa voix, belle grave et pure qui disait en regardant le miroir-vitrine  qui se trouvait derrière la femme : « Je désirais vous parler depuis si longtemps, je pensais que vous étiez partie loin, très loin, je vous ai cherchée, je m’appelle Etienne ».

 

 

Fin de l’histoire.

Que deviennent Anna et Etienne par la suite : leur sort est entre vos mains !

La manière dont vous le gèrerez est fonction de votre psychologie ou de votre état d’esprit du moment. Chacun interprète les faits selon sa propre vision du monde.

Merci de m’avoir suivie dans cette démarche d’écriture.

10:53 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (8) | Lien permanent

07/08/2008

Un homme seul (3)

 

Anna représentait pour lui le prototype de la femme parfaite et la perfection n’étant pas de ce monde, il refusait de trop s’en approcher de peur de la voir disparaître à jamais.

Il lui parlait par onomatopées, lui montrait ce qu’il voulait plutôt que de lui dire, et sa voix sortait éraillée de sa bouche comme s’il essayait de retrouver l’usage de la parole après un traumatisme.

A force de se languir d’elle, il oubliait jusqu’aux règles fondamentales de sa philosophie de la nourriture, prenant des fruits défraîchis, des légumes hors saison ou des choses exotiques dont il ne connaissait même pas le nom et qui restaient plusieurs jours voire plusieurs semaines à pourrir dans son frigo avant d’être jetés tels quels dans la poubelle. Il retardait le plus possible le moment de se séparer de ces aliments car elle les avait peut-être effleurés de la main, leur avait donné un souffle de sa vie.

Dans sa vie compartimentée en tiroirs, sa vie professionnelle n’occupait plus mentalement qu’un minuscule espace. Il passait son temps à acheter ses fruits et légumes au compte-goutte pour revenir plusieurs fois dans la même soirée, prétextant avoir oublié quelque chose ou avoir changé d’avis quant au menu qu’il se proposait de préparer. Il avait bien un peu honte de se reconnaître de fausses faiblesses pour la voir une fois de plus mais son désir était tellement grand qu’il étouffait même son amour propre et sa fierté.

Un jour, il la trouva auprès d’un adolescent au visage raphaélique : qui était ce beau jeune homme : son frère, son fils ? Elle ne portait pas de bague mais peut-être était-ce simplement par commodité professionnelle (les bagues peuvent s’accrocher dans les cageots et provoquer des accidents sanglants). Peut-être était-elle mère célibataire ou veuve et cherchait-elle un père pour son fils orphelin. Il n’osa même pas faire une petite allusion à cette ressemblance évidente. Il s’enfuit sans rien acheter pour revenir une demi-heure plus tard mais la belle avait sans doute fini son service.

Les jours se suivaient dans un enchaînement uniforme. Devant sa glace, il mimait les phrases qu’il lui dirait la prochaine fois, des mots bien pesés, exprimés d’une belle voix grave et pure. Les mots traversaient le tain du miroir et s’évanouissaient de l’autre côté, celui qu’on imagine et ne trouve jamais.

Des heures entières il essayait de reconstruire les bribes de phrases disparues, jusqu’à l’épuisement. Il se fixait des objectifs téméraires, s’imposait des contraintes insensées : ne plus sortir tant qu’il n’aurait pas rattrapé ces mots modèles pour les présenter bien alignés sur un plateau verbal à la belle  Anna.

Après son travail, il restait confiné dans son appartement à converser avec son miroir, mais le tain était toujours vainqueur.

11:54 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent

06/08/2008

Un homme seul (2)

C’est quand il y pensait le moins qu’il découvrit une perle rare dans le magasin de fruits et légumes qu’il fréquentait pourtant depuis plusieurs années. Cette perle avait-elle dormi tout ce temps dans une huître imperméable ? Ou sa coquille était-elle si épaisse qu’il n’avait pas réussi à la déceler ? Pourtant son sens de la persistance rétinienne avait bien détecté  quelque chose d’imprécis mais réel, les informations pratiques à ce sujet s’étaient sans doute diluées au milieu des petits tracas de la vie quotidienne.

Son ascétisme latent s’était fixé des règles de diététique sévères. Après avoir trifouillé dans les grandes surfaces, les petites épiceries, les maraîchers, dans l’espoir de trouver des aliments sains et biologiques respectant le rythme des saisons, il avait atterri dans cette supérette de la fraîcheur qui, été comme hiver, gardait la porte ouverte pour ses clients. Le patron, bon enfant, reconnaissait ses clients (même s’ils ne l’étaient pas) dans la rue et les saluait systématiquement. La patronne était une femme énergique toujours de bon conseil. Les vendeuses étaient toutes avenantes et ne semblaient pas opprimées par une autorité exagérée.

Parmi ces vendeuses et sans qu’il s’en rende tout de suite compte il marqua sa préférence pour Anna.

Anna semblait tout droit sortie d’une peinture de Botticelli : un visage de madone, des yeux d’un bleu azur délicat, un visage fin, sans faille, des cheveux dorés légèrement bouclés. Une égalité d’humeur, une voix douce et veloutée. Un tendre parfum de magnolia. Une silhouette irréprochable. Quel âge pouvait-elle bien avoir : le temps ne semblait pas avoir d’emprise sur la lisseur de son visage, depuis le temps qu’il l’avait croisée, huit ans s’étaient écoulés et la beauté du visage ne s’était encombrée d’aucune ride, d’aucun nuage. Elle pouvait avoir 23 ans, 28, 32 ou plus ?…Femme mystérieuse sans âge défini. Après huit ans, il s’était enfin rendu compte du trésor qui illuminait ce visage, il la découvrait pour la première fois, émerveillé.

Sa timidité revint alors dans toute sa dimension. Il la guettait des yeux, n’osait plus lui demander de renseignement de peur de rougir jusqu’aux oreilles, s’attardait délibérément dans le magasin en proie à un choix trop difficile. Elle, affairée, devait pourtant sentir le poids de ce regard fuyant. Elle n’en faisait rien paraître, gardait le même reflet d’azur profond dans les yeux, le même velours dans la voix, le même charme dans l’attitude. Comme elle était courageuse, portant des tonnes de cageots de tomates, pommes, poires, salades, noix…à longueur de bras, sans jamais se plaindre du poids ni du froid ni du chaud.

17:39 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (3) | Lien permanent

05/08/2008

Un homme seul (1)

 

Voilà j'expérimente avec vous un genre nouveau : une nouvelle où l’expression d’un mal-être prime sur l’intrigue. Un premier test pour moi, un texte plus long publié en 4 épisodes pour ne pas trop vous fatiguer ! Comme dans la vie, la fin n’en est pas une, je vous laisse le plaisir de la construire selon votre humeur !

Il suffit d’un grain de sable pour qu’une fin joyeuse devienne tragique, qu’une fin tragique devienne indifférence, qu’une fin banale devienne source d’espoir. Ne vous fiez pas aux apparences. Choisissez le grain de sable qui vous convient. Bonne lecture !

1

Il avait un emploi qui exigeait une facilité de contacts. Il l’assumait avec brio. Ses collègues enviaient sa belle prestance et sa confiance en soi. Il ne parlait jamais de sa vie privée. Cela faisait rêver ses collègues célibataires et même les collègues mariées l’admiraient en secret.
Il avait plein de passions variées et il en parlait avec ardeur.

Mais une fois loin du lieu de travail, il retrouvait sa timidité et sa solitude. Il vivait seul depuis le décès accidentel de ses parents, il avait alors poursuivi ses études tout en travaillant. Pas question de mener la vie dorée des étudiants qui « brossent les cours » « font des guindailles » et les « quatre cent coups ». il avait été responsable avant l’âge, les circonstances de la vie lui ayant déchiré des pans entiers de sa jeunesse.

Il n’y pensait pas, il s’était fait une raison de cette vie d’abnégation : le jour à l’université, le soir au boulot, la nuit aux études. La suite des jours et des nuits n’avait pas de sens pour lui, les quelques heures de sommeil qu’il devait pourtant s’arroger n’étaient pas suffisantes pour acquérir un rythme rationnel de vie.

Il avait été récompensé de ses efforts : brillant en études, il avait littéralement subjugué son futur employeur tant il émanait de lui une saine volonté et un grand courage.

Et tout ça pour un boulot certes intéressant mais pas suffisant pour combler le vide de sa vie sentimentale. Il connaissait trop peu de la psychologie féminine pour tenter d’apprivoiser ces êtres si différents. Les relations qu’il avait avec les humains étaient compartimentées, étiquettées implicitement, rationalisées, fonctionnalisées.

Il lui arrivait bien parfois d’attarder son regard sur un joli minois entraperçu mais cela restait du ressort de la persistance rétinienne. A ce moment-là, il aurait souhaité être reporter-photographe ou dessinateur visagiste pour garder au fond de lui la vision réconfortante d’un visage gracieux ou expressif.

22:55 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (1) | Lien permanent

04/08/2008

Musée de la photographie - troisième tableau

Tout en suivant la guide, le groupe se disperse peu à peu, trop nombreux qu’il est pour pouvoir s’attarder près d’une seule photographie.

Du groupe, un homme cependant s’est détaché davantage. Plutôt indifférent aux prouesses de la petite Sylvie, il a fouillé dans ses poches à la recherche d’un quelconque trésor. Le seul trésor mis à jour consiste en quelques feuilles de papier pliées en quatre et un stylo à bille; il s’arrête contre un mur pour prendre, d’une écriture impatiente et nerveuse, quelques notes rapides. Ce petit manège se répète à divers endroits, près de telle photo, assis sur tel banc, jetant un regard par delà telle fenêtre. Son activisme m’intrigue, est-il en train de préparer un rapport pour son travail, de rédiger un article pour un journal au sujet de l’inauguration de cette nouvelle aile ? Il s’aperçoit de ma curiosité, il me lance de temps en temps un petit sourire furtif, comme pour s’excuser de ne pas être complètement avec nous. Je lui exprime d’un regard ma connivence.
Je sais que le groupe aujourd’hui invité n’est pas nécessairement inspiré par la photo : tous ont gagné un concours organisé par la chaîne nationale de télévision, sans trop savoir quel en était le prix et le prix n’était qu’une visite guidée du Musée à guichet fermé, avec pour couronner le tout, un petit verre de bienvenue.

C’est ainsi que la petite Sylvie a dû accompagner sa maman qui n’avait personne pour la garder et qu’elle a découvert l’art de la photographie ou plutôt en ce qui la concerne, l’art d’occuper l’espace dans un environnement sécurisé et sous l’œil attendri des autres visiteurs.
 
Je décide de retourner dans la salle précédente pour revoir une photo que j’apprécie particulièrement, pour mémoriser le nom de son auteur et voilà que je me heurte à notre écrivain esseulé qui s’est arrêté aussi auprès de la même photo.
Banalité de la conversation : cette photo est vraiment extraordinaire, elle vous intéresse aussi ? Vous êtes journaliste ? « Non, mais j’écris à mes heures et cette photo m’inspire, je crois que j’ai trouvé l’inspiration pour un petit poème »

Se serait-il trompé de musée : il existe bel et bien un musée de la littérature où ses talents pourraient trouver quelque inspiration plus ciblée.
Je sens ses ondes télépathiques se raidir face aux miennes, elle n’a rien compris, me disent-elles ; quelle stupidité  cette idée de ségrégation des différentes formes d’art. Ces lieux sont un réservoir de sources d’inspiration, ils concentrent sur un petit espace des dizaines d’artistes, des centaines d’idées, des milliers d’instants immortalisés sur la pellicule puis sur le papier. Une énergie extraordinaire se dégage de toutes ces synergies.

Sans rien dire, je ne peux qu’acquiescer. Non, ma bêtise spontanée lui a ôté toute envie de me faire partager son texte.
D’ailleurs, un  rapide coup d’œil sur ses feuillets me fait comprendre qu’il n’écrit pas en français, même s’il parle parfaitement cette langue : cela ressemble à du latin ou de l’italien ou de l’espagnol ou du portugais.
Il me toise comme pour me dire : Vous n’en saurez rien, je garde mes idées pour moi, vous êtes venue ici par pure curiosité, voilà bien les femmes !

Les ondes sont particulièrement explicites, je m’éclipse sans demander mon reste. Il ne se doute pas que je l’observe depuis le début, son comportement me semblait plus intéressant que le contenu de l’exposition, eh oui je préfère observer les êtres vivants que des photos figées.

J’ai même cru à un moment qu’il s’intéressait au-va-et- vient de la petite Sylvie, qu’il aimait les enfants (encore que de nos jours, ce genre de remarque est sujet à interprétation) .

Je me suis trompée :ce doit être quelqu’un de narcissique et d’intransigeant, les quelques paroles dont il m’a gratifiée n’étaient qu’une simple concession à la bienséance élémentaire.
Ses ondes qui sont décidément plus communicatives que lui, sont persuadées que ma simple présence est un obstacle à sa tranquillité créative.

Sans même jeter un dernier regard vers le groupe, je décide de quitter le musée, j’en ai assez vu et entendu !
Il paraît que les écrivains ont parfois sale caractère!

12:32 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (4) | Lien permanent

01/08/2008

Rêve norvégien

Redimensionnement de norvege eau 2

J’ai gardé de la Norvège un souvenir magique, à l’image de ces paysages à la beauté insolite parfois presque lunaire, de ces ciels au bleu métallique si différents des nôtres, de ces immenses mers de verdure aux arbres gigantesques.

De cette traversée d’un tunnel interminable, le plus long du monde parait-il,  entrecoupé à deux reprises d’un décor théâtral féérique : une grotte monochrome s’ouvre lumineuse sur une scène fixée dans la pierre, illusion d’optique car à peine entrevue mais restée grâce à la persistance rétinienne gravée dans mon esprit ébloui. Pour casser la monotonie ? Pour qu’au milieu d’une obscurité forcée (tunnel oblige) rappeler la magnificence des paysages à l’extérieur ? Et l’hiver pour que cet éclatement de couleurs contraste encore plus avec la grisaille ambiante…

Norvège : des files de voiture à pertes de vue sur les routes à deux voies, roulant à vitesse raisonnable et constante (80 km/heure) ; conducteurs disciplinés respectueux du code de la route et de l’aura non jalousée du chef de file : personne ne s’avèrera de le dépasser. A quoi bon ? Gagner quelques lambeaux de secondes ? Pourquoi faire ? La nature autour est si belle à regarder, pourquoi la traverser à vitesse effrénée. Les Norvégiens sont heureux de contempler le soleil et la lumière à leur apogée en cette période de l’année. Les journées d’été sont tellement longues, profiter de la clarté qui une fois la saison finie deviendra l’exception.

Oui, jours d’été extensibles et nuits écourtées : à onze heures du soir, quand la nuit n’a pas encore amorcé son empreinte, derrière notre chalet, un pêcheur noctambule jette encore sa canne à pêche dans la rivière avoisinante, les poissons sont prêts à répondre à l’appel.

Norvège : étrange périple à travers la notion du temps !

11:18 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (8) | Lien permanent