30/08/2008

Le premier grenier

 

C’est à un âge déjà avancé qu’elle a eu son premier grenier personnel.

Bien sûr, elle a connu des greniers voisins dans son enfance : celui des cousins tout proches où l’on torturait les touches d’une vieille machine à écrire Olivetti (une pure merveille pour des enfants de l’époque) ; celui situé au-dessus du garage de son père, ouvert à tous les vents et accessible par une échelle de bois très raide…mais rien de personnel jusqu’au jour où elle emménagea dans cette maison.

Avant de l’acheter, elle en avait bien sûr visité le grenier qui servait de circuit pour des trains miniatures grand format : leur propriétaire avait percé la cage d’escalier pour y faire passer son circuit : c’était une belle installation qu’il dut démonter et reconstituer à plus petite échelle dans sa nouvelle demeure.

Le déménagement avait été un véritable supplice, on ramena les cartons et les grands sacs moins utiles dans le grenier retourné à ses premières fonctions. Dès que l’emploi du temps le permettrait, on trierait (vœu pieux) un peu à la fois. On fit les travaux nécessaires dans la maison, mais on oublia le grenier.

Les enfants grandirent, les jouets et les peluches firent place à des jeux, les vêtements trop petits s’entassèrent eux aussi près des premiers cartons et sachets.

Elle n’avait pas de véritable raison de monter au grenier. Mais un jour, quelques années plus tard, elle décida de faire le tour des pièces moins fréquentées et se retrouva au grenier, le souffle coupé : une tornade était passée par là, les cartons éventrés, les vêtements jetés par-dessus bord, les jouets jonchant le sol, les peluches dispersées dans tous les coins.

Les coupables n’avaient pourtant rien d’immatériel : les enfants, chaque année au moment des carnavals ou des fêtes masquées organisaient des razzias dans le grenier à la dernière minute, ne prenaient pas la peine de remettre de l’ordre avant de quitter les lieux, se promettant de revenir plus tard…et oubliaient…

Les petits monstres désordonnés étaient maintenant des adultes. Elle se retrouvait seule au milieu des éléments démontés. Il faudrait des jours et des jours pour donner un semblant d’ordre à ce dépotoir déstructuré.

Lasse avant même d’avoir commencé, elle s’assit sur un vieux matelas et regarda autour d’elle : les panneaux jaunes et bleus qui recouvraient murs et plafonds témoignaient encore des temps héroïques du passage des trains.

Au fond, sous les combles, une trappe discrète rappelait la cachette des résistants durant les nuits de guerre.

Le velux poussiéreux laissait à peine entrevoir les gouttes de pluie, une toile d’araignée savamment confectionnée voilait artistiquement le bord de la fenêtre, elle ne s’arrogea pas le droit de l’enlever, depuis des années, les araignées avaient construit leur empire bien à l’abri.

Elle ouvrit le velux et contempla les gouttes d’eau qui ruisselaient sur les belles tuiles fraîchement vernies, les arbres du voisin, envahissants, dispersant leurs mauvaises graines alentour, les vaches de la ferme plus loin, réfugiées sous les arbres qui paraissaient la regarder avec ennui.

Sur une des cheminées, un pigeon semblait picorer. Il ne broncha pas, sachant qu’elle ne pouvait l’atteindre.

Ce grenier, le sien, était surtout rempli de l’esprit de ses prédécesseurs qui l’avaient fréquenté beaucoup plus longtemps qu’elle.

Bien sûr, de nombreux objets lui rappelaient l’histoire de sa famille aujourd’hui dispersée. Il serait difficile de faire un choix draconien parmi cette multitude de repères, ces vêtements portés par des enfants chéris pour telle ou telle occasion, ces jouets tant convoités, offerts par les grands parents ou les oncles, cette ribambelle de peluches que les enfants avaient un jour alignées en rang d’oignon sur les divan et fauteuils.

Des tranches de vie de famille se découpaient dans sa mémoire tandis que la pluie redoublait sur les vitres et les tuiles.

Elle chassa délibérément ce souffle de nostalgie, ouvrit la porte, descendit l’escalier. Tout en se fixant un futur rendez-vous de type « replongée dans le passé », elle se demanda seulement si son premier grenier serait aussi le dernier…

21:00 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (5) | Lien permanent

Commentaires

belle histoire! on a tous un grenier au coeur. des souvenirs plus ou moins heureux mais toujours un attachement mêlé de répugnance au milieu de ce fatras de souvenirs qui nous sautent à la figure mais dépossédés toujours de la magie qui les animait. car évidemment, les années sont passées et la poussière, en même temps que les objets, recouvre les souvenirs.
pour ma part j'ai retrouvé le mien avec beaucoup d'émotion et aussi de déception!
je suis ravie de te retrouver, je croyais que tu avais quitté ce blog définitivement!
je te souhaite un beau dimanche! à bientôt.
http://libres2.skynetblogs.be

Écrit par : mimi | 31/08/2008

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bonjour, j'espère que tu as passé de bonnes vacances, je suis tres contente de te revoir
à bientôt
bisous

Écrit par : sylvie | 31/08/2008

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Bonjour, Les greniers sont toujours des lieux de mémoires, mis aussi des nids à poussière... Ici, pas de grenier, pas de mémoire, pas de nid à poussière...
Ce qui me permet de mettre tout à jour au fur et à mesure. Et ce n'est pas plus mal.
En ce jour de rentrée, je te souhaite une bonne semaine, et une agréable journée.
Bisous

Écrit par : SOLEDAD | 01/09/2008

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J'aime beaucoup ce texte... empreint e sensibilité et de poésie. Il me semble que ce pourrait aussi être le début d'une nouvelle; en tous les cas je pense que vous avez le souffle pour écrire -pourquoi pas?- un roman; mais vos petits textes sont aussi très originaux et allient la concision à la poésie du moment.

Je vous remercie pour votre commentaire laissé sur mon dernier poème; il me touche beaucoup.
C'est très encourageant aussi d'avoir un échange sur nos créations car l'écriture -comme toute forme d'art- permet un authentique partage pas toujours possible en d'autres circonstances.

Personnellement j'ai repris ma rentrée -j'enseigne le français en lycée- et avec ma charge de travail je ne peux aller sur mon blog aussi souvent que je le voudrais. Mais je rajouterai des textes régulièrement; en fin de journée je viendrai aussi souvent vous lire.
Hormis des nouvelles de K Blixen, je connais assez peu la littérature nordique; mais c'est un projet de la découvrir un jour. En ce moment je lis de la littérature chinoise et japonaise; Notes de chevet de Sei Shonagon; une courtisane japonaise qui a écrit son journal intime à la fin du xème siècle et dont ce sublime texte est parvenu jusqu'à nous; un vrai bijou. Il est édité dans la collection Gallimard Connaissances de l'Orient; je lis des morceaux choisis le soir pour aspirer à la sérénité.
Je vous souhaite une bonne fin de semaine.
Amicalement

Géraldine

Écrit par : MULLER Géraldine | 03/09/2008

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Si les murs ont une mémoire, que dire des greniers? Endroits où on entasse tellement de souvenirs inutiles! Inutiles? Est-ce bien, est-ce mal de replonger dans le passé? Faut-il regarder vers l'avant ou vers l'arrière?

Écrit par : Philippe D | 09/09/2008

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