13/08/2008

Cauchemar diurne

Ou un moment d'égarement !

Qu’est-ce qui lui a pris en ce jour pluvieux ?
Depuis quelques mois, les calories s’accumulent, la tension augmente, les fringales apparaissent quand on ne les attend pas…
Loi de la diététique : les calories qui rentrent ne sortent pas.
Notre corps contrairement à notre environnement physique a cette faculté d’extensibilité, d’élasticité : la peau se distend, les vergetures apparaissent, la balance s’emballe.
La publicité nous bassine avec ses slogans « minceur assurée » et nous montre, dans les revues et les défilés, des corps squelettiques transformés en portemanteaux, montés sur échasses, à la démarche dodelinante, déhanchée et confinée à la ligne droite.
Leur ressembler, non merci (quoique les anorexiques en rêvent !) mais à l’inverse cet amoncellement de bourrelets disgracieux (toujours) mal placés n’est pas non plus un idéal.

Entre les deux extrêmes, le monde médical n’a qu’une réponse : manger moins et se mouvoir plus.

Qu’est-ce qui lui a pris à cette sédentaire chronique d’aller à la chasse au marchand ambulant sous un ciel menaçant ?

Du poissonnier ambulant, elle connaît l’itinéraire et la constance. Une seule variable : le temps passé avec des clientes volubiles (pour certaines c’est la conversation de la semaine !). Alors prendre son vélo et rejoindre le point de départ de la tournée. Mais elle est partie tard ce matin, pour toutes sortes de raisons, la principale étant peut-être qu’elle n’avait pas vraiment envie de faire de l’exercice.

Elle a arpenté la rue principale (qui monte drôlement) du petit village voisin sans apercevoir la camionnette caractéristique : blanche ornée d’un sympathique poisson bleu. Elle a pris une route parallèle, une autre perpendiculaire, a jeté un coup d’œil panoramique dans les rues situées de part et d’autre de la voie principale, tendu l’oreille pour entendre la sonnerie caractéristique : pas de trace.

Avoir fait tout ce chemin pour rien : non, entrons dans le petit supermarché et remplissons les deux sacs à l’arrière du vélo : plus de poids, donc plus d’exercice ! Elle culpabilise pourtant : elle n’a pas rempli son contrat, elle ne ramène pas de poisson, donc pas d’oméga 3.

Allez, une dernière tentative : aller frapper à une maison amie : «Le poissonnier est passé ? » « Oui, comme d’habitude, à l’heure, je dirais même plutôt à l’avance » Où peut-il bien se cacher ?

Elle se souvient maintenant : il lui a un jour déclaré qu’il s’arrêtait au bout du chemin Saint Christophe (c’est un cul de sac, semble-t-il ) à l’heure de table, pour manger et refaire son étalage. Pas question de déranger les clients à midi !
Dernier espoir : elle remonte sur son vélo sous une pluie débutante et finit par apercevoir la camionnette, fidèle à sa parole, au bout du chemin Saint Christophe. Quelques poignées d’omega 3 et il faut reprendre la route tandis que la pluie, sortie de sa timidité, prend une assurance agressive.

Mais quelle route prendre pour retourner ? Elle n’aime pas les itinéraires monotones, elle a la choix : le même qu’à l’aller ou passer par une petite route champêtre d’où l’on a une vue splendide sur la verdure. Tiens, mais derrière la camionnette, cela ne semble pas un cul de sac mais un chemin de terre qui s’ouvre, elle suppose qu’il doit mener quelque part, en tout cas, la rapprocher de sa maison.

Qu’est-ce qui lui a pris, elle qui voulait se limiter au moindre effort ?
Elle s’engage dans le chemin de terre qui se découvre bien plus herbu que terreux, on peut même dire de plus en plus herbu. De plus en plus parsemé de cailloux et pierres !
Etait-ce vraiment une bonne idée de s’engager ainsi sur une voie inconnue à l’aspect inconfortable ? Car l’apparence est passée au stade de la réalité ! Pourtant le chemin existe, il propose même des alternatives : continuer tout droit où plus loin un véhicule bloque le passage ou tourner à droite. Un véhicule au milieu des champs, brrr, ça ne la rassure pas, elle tourne à droite.

La terre humide a remplacé l’herbe; quelques centaines de mètres plus loin, la route s’arrête sans crier gare.
Orgueilleuse, notre exploratrice dilettante décide de continuer malgré tout, et surtout à travers tout, contre vents et marées ! Les vents et marées prennent la tournure de champs, de terres, de blés humides, de feuilles, d’orties, de chardons, de fossés presque invisibles envahis par la végétation sauvage, de prés clôturés de barbelés électrifiés.

Pas possible de revenir sur ses pas, le vélo ramasse à chaque tour de roue dans ses garde-boue des cailloux de terre qui l’empêchent de tourner et ralentissent la marche, il faut s’armer d’une branche pour essayer de libérer les roues de ces pavés de boue, longer les champs où les blés verts humides ont déjà une belle hauteur et fouettent notre promeneuse écervelée jusqu’à mi-cuisse.

On la dirait balayée par un orage, complètement trempée, mais déterminée à rejoindre une vraie route qui apparaît encore très loin. Elle longe deux champs détrempés, elle arrive dans une prairie après s’être contorsionnée, elle et son vélo unis dans une même épreuve, pour passer sous les fils électriques sans recevoir du courant : bel effort physique ! Il va falloir recommencer trois fois la même opération, car les prairies se succèdent. La dernière offre un tapis vert de taille raisonnable qui permet de « débouer »  les roues qui virent alors à un brun gras bien luisant, sorte de pâte Nutella sans le goût ; elle peut enfin remonter sur selle et prendre une vitesse de pointe de 5 kilomètres/heure.

A quelques dizaines de mètres, deux formes volatiles semblent planer en rythme dans le ciel : mirage, oiseaux planeurs gigantesques, cerfs-volants sans fil : objets volants non identifiables, le mystère subsistera dans son esprit, elle n’a pas envie d’approcher, cela rallongerait son odyssée déjà bien trop longue, et qui sait, c’est peut-être dangereux ! Nouveau rase-mottes sous les doubles clôtures avec cette fois-ci une petite décharge électrique, nouveau contact sensuel avec la boue fraîche et remontée vers la route, la vraie, la seule, celle qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Honteuse, elle baisse les yeux pour éviter de reconnaître quelque connaissance : quel beau tableau a-t-elle à offrir : blouson beige constellé de taches sombres, pantalon trempé jusqu’à la taille recouvert d’aiguilles verdoyantes, chaussures splashant, artificiellement devenues bicolores, pieds submergés ni chauds ni froids, vélo passé à l’anti cycle-wash, garde-boue déchiqueté gisant pitoyablement par terre, sacs boueusement repeints avec asymétrie…

Il faut continuer, l’épilogue approche, cette promenade dans les steppes marécageuses, les cultures renaissantes, les monticules caillouteux, les flaques négligemment éparpillées, cette promenade tellement exotique touche à sa fin .
Heureusement, le poisson, dur à cuire, a survécu à ces épreuves dont il aurait pu volontiers se passer : pour lui, le dénouement fatal était de toute façon inévitable !

Qu’est-ce qui lui a pris, à cette femme un peu excentrique de se distinguer en empruntant un chemin de traverse ? Cette route s’est avérée virtuelle. Mais Saint Christophe, patron des voyageurs n’a pas voulu la contrarier, il a fini, après maints détours fantaisistes, par la mener à bon port.

La prochaine fois, suivra-t-elle sans doute, la ligne claire !

15:43 Écrit par Saravati dans Regards | Commentaires (7) | Lien permanent

Commentaires

D'un trait cela se lit. Très bien écrit. Je ne sias pas si j'aurai eu son courage... ;-)

Écrit par : Chloé | 14/08/2008

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aller droit devant! c'est ce que j'aurais fait aussi mais je me connais je ne recule pas mais j'ai la peur au ventre! tout est ien qui finit bien et ton récit est trés plaisant à lire.
bonne journéeà trés bientôt!
http://bloga4mains.skynetblogs.be

Écrit par : mimi | 14/08/2008

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Qui a dit qu'aller à la pêche était une activité de tout repos ??? :-)

Écrit par : Malvina | 14/08/2008

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Tu m'as fait rire aux larmes ! J'adore ton style imagé et tes péripéties savoureuses....

Bonnes vacances et à très bientôt . Surtout ne lâche pas ta plume , à aucun moment...Nous te lirons avec appétit à ton retour chère Saravati ...

Écrit par : Nanouk aimée | 14/08/2008

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Superbe histoire J'ai aimé, pour moi qui ai aussi quelques kilos à perdre je m'y serais cru.
Je voulais te remercier pour ton petit mot sur mon blog.
Désolée du retard, mais bon l'été est tjs fait de hauts et de bas.
Ma maman a refait deux poussées de pancréatites depuis sont retour de Vancouver et aujourd'hui elle a été opérée une 2ème fois. Cette fois xi pour complications qui l'empêchent de se nourrir. Elle n'a plus fait de repas depuis le 9/7.
Au plaisir,

Écrit par : Anne-Christine | 27/08/2008

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J'ai suivi la route avec elle. J'ai pédalé avec elle. J'ai admiré le paysage avec elle. Superbe balade d'où nous sommes sortis, elle et moi, exténués!

Écrit par : Philippe D | 09/09/2008

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LU Singularité du scénario, justesse des mots, originalité du phrasé. Le lecteur est porté par le rythme et tenu en haleine par une narration bien menée. Prometteur...
L.R.

Écrit par : Richardeau | 25/10/2008

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