20/03/2008

De si gentilles comptines

Il était une fois de charmantes chansons qui étaient censées être destinées aux petits enfants, histoire de leur inculquer la joie de vivre et la beauté du monde, ah les comptines qui ont peuplé l’imaginaire de tant de générations de bambins !

Ces refrains et couplets ânonnés ont des rythmes entraînant qui occultent souvent la réalité de leurs paroles.
L’imagination la plus débridée voisine avec la cruauté et l’horreur à peines voilées. Souvent pour minimiser la souffrance, les victimes sont des animaux.

La « souris verte », comme l’herbe où elle se confond, se fait attraper par l’enfant qui la considère comme un objet et la malmène quelque peu sous le regard des adultes qui voudraient le voir aller plus loin dans sa cruauté naturelle.
« Je l'attrape par la queue/(…)/Ces messieurs me disent/Trempez la dans l'huile/Trempez la dans l'eau/Ça fera un escargot tout chaud ».
Ici il y a connivence entre l’enfant bourreau un peu pervers et sa victime consentante qui dialogue avec lui. Il n’en demeure pas moins que l’on a volé sans vergogne la liberté de la petite bête.

Puis il y a le strip-tease à l’envers du loup de « Promenons-nous dans le bois/Pendant que le loup n'y est pas  » qui finit par dévorer les enfants qui se moquent de lui. Dans toutes les histoires où apparaît le loup, il s’attaque, pédophile avant l’heure,  à l’innocence des enfants, veut les séduitre, profiter d’eux. Le mythe du grand méchant loup est toujours d’actualités.

Badinage entre voisins : Lustucru et  « La mère Michel »: dialogue de sourds entre la mère Michel qui semble vouloir flirter et l’homme, cupide, qui réclame de l’argent pour rendre le  chat dont la disparition soudaine n’est peut-être que prétexte à l’assouvissement de fantasmes.

Puis la méchanceté du plumeur de la gentille «Alouette, gentille alouette/Alouette, je te plumerai » trop confiante qui va passer un bien mauvais quart-d’heure, la pauvrette, en subissant de multiples sévices : « Je te plumerai le bec » « Et la tête » « Et le cou » « Et le dos » « Et les fesses »… Il ne doit plus rester grand-chose de l’oiseau à la fin de la chanson. Qu’importe, ce n’est qu’une bête !

Quant au « Mon petit lapin/As-tu du chagrin », il n’a pas le droit de se laisser aller à sa tristesse. Sur l’insistance des enfants, le voilà condamné à sauter jusqu’à épuisement—on croirait voir la publicité du lapin rose de Duracell— ! Il peut aussi embrasser, mais a-t-il vraiment le choix ? Il doit se conformer aux exigences des petits humains.

Des demoiselles cueillent la rose et embrassent qui elles veulent. Au milieu de la ronde : les jolies et gentilles petites filles que tout le monde aime pendant que les moches et les délaissées continuent de tourner en espérant un jour être choisies ! (« Cueillons la rose »)

Les flots cruels de la rivière ont noyé le passager du bateau qui a chaviré ( « Bateau sur l'eau La rivière,… Bateau sur l'eau, il tombe dans l'eau »), tandis que « Maman les  petits bateaux »  annonce déjà à son enfant que comme les navires, il aura à lutter toute sa vie contre la mer et le vent s’il veut être puissant.

Quant à la jolie bergère qui se retrouve sous la pluie, elle n’est autre que la reine Marie-Antoinette (à l’époque où elle avait encore sa tête) vue par un amoureux transi (Philippe Fabre d’Eglantine) qui devient entreprenant quand la bergère se réfugie dans sa chaumière. Belle histoire de libertinage. (« Il pleut, il pleut, bergère »)

Oui, au-delà d’une jolie mélodie, d’un rythme entraînant, de la mémorisation de mots plus ou moins complexes, ces comptines éveillent auprès des enfants les joies mais aussi les angoisses de la vie qui ne fait que commencer pour eux. La peur, le chaos, le danger font dès le plus jeune âge, partie du patrimoine culturel des enfants. Quand surviennent les démons, l’inconnu, l’étranger, l’enfant qui frissonne se blottit dans les bras de ses parents, recherche une sécurité affective qui a semblé lui échapper par le biais d’un texte effrayant ou déstabilisant. Alors les adultes minimisent la portée des paroles en les reclassant dans le domaine de l’imaginaire ; des animaux sympathiques sont sauvés in extremis ; « Ce n’est qu’une histoire, mon petit ». L’enfant rassuré grandit de cette confrontation à une autre réalité conceptuelle. Pourtant, au fond de lui, les mots ont gardé l’empreinte de ce que pourra lui réserver l’avenir pas toujours si joli que ça !

20:29 Écrit par Saravati | Commentaires (2) | Lien permanent

Commentaires

Très, très fine analyse de ce que les comptines draînent derrière une apparence gentillette... Il en est de même des contes pour enfants où chacun(e) peut s'identifier et se projeter. A ne pas oublier non plus, le rythme, les répétitions qui enrichissent la culture poétique et le vocabulaire des Touts-Petits.
Merci pour ce lien Saravati.
Belle journée.

Écrit par : Marité | 02/06/2010

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Marité Merci Marité. Tout cela pour dire que rien n'est innocent même ce qui est destiné aux enfants, il leur faut affronter très tôt les peurs du monde avec des mots qu'ils s'approprient un peu à la fois grâce à une musique simple et attrayante.

Écrit par : Saravati | 03/06/2010

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